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Avignon Off : La fille de Don Quichotte, seul en scène touchant de Clémence Rochefort

par Marie Anezin
29.07.2026

Clémence Rochefort navigue avec tendresse et malice entre confidences sur son père Jean Rochefort et introspections touchantes sur ce que représente être une enfant de comédien.

Au théâtre Au coin de la Luna, l’affiche de La fille de Don Quichotte attire l’attention. On y voit l’acteur du « Le mari de la coiffeuse » savamment coiffé par sa petite fille Clémence, chouchous roses sur la tête. Voilà qui intrigue et attire. Pour tous les aficionados du célèbre et truculent comédien Jean Rochefort, il s’agit d’une invitation alléchante à pénétrer dans son intimité, découvrir l’homme derrière l’artiste.
Par la magie de la matière théâtrale, Clémence Rochefort, sa plus jeune fille, s’il est besoin de le préciser, redevient la fillette de 8 ans qui se demandait en l’an 2000, pourquoi son papa, d’habitude si volubile, passe toutes ses journées allongé dans sa chambre.

 

Le récit

Via ses séances de psy matérialisées par la voix de Sabine Azéma, nous nous glissons dans le mental de Clémence, ressentons ses vibrations émotionnelles et décortiquons avec elle les séquelles, les états psychologiques qu’ont engendrés leur relation filiale. Nous sommes pris à partie dans leur vécu, imbibés d’une histoire universelle, possiblement similaire à nos vécus et plus que tout unique.

De façon générale la curiosité est propre à l’humain, nous aimons écouter des histoires de surcroît si celles-ci sont truculentes, tristes ou concernent une célébrité. Celle-ci capte notre attention et nous interpelle.
Clémence nous fait entrer dans la confidence, dévoile les dessous du personnage public, le vécu commun familial se divulgue et se partage pour le bonheur de tous. Dans une chambre au milieu de ses jouets, dont un cheval à bascule en bois, le dada de papa, nous assistons, à quelques révélations sur son père Jean Rochefort : une face cachée, moins sûr, plus compliqué. Par un tour de passe-passe enfantin, elle endosse la moustache et devient lui pour parler de La vie. Elle redevient elle pour parler d’elle et de lui.

 

L’é-moi

Au-delà de l’histoire, c’est l’émotion pure, authentique, sans pathos qui la porte qui nous a charmés. Et qui nous donne à voir ce qu’est devenue la « fille de ».
Dans la fille de Don Quichotte, Clémence Rochefort porte en elle toute la fragilité méconnue de son père, ses doutes, le sentiment de ne pas être à sa place. Elle le dévoile avec une grande sincérité à la lumière de faits que nous ignorions. Nous suivons Clémence, petite fille de 8 ans qui se fait petite souris, dont elle a gardé le minois, pour ne pas perturber ce papa anéanti par la dépression. Nous découvrons peu à peu que Jean Rochefort se sentait coupable d’avoir « flingé » le tournage d’un des plus grands films annoncés : le Don Quichotte de Terry Gilliam. Ceci à cause de sa santé défaillante, de son impossibilité à faire ce qui comptait le plus pour lui après jouer : monter à cheval. Elle effleure aussi pudiquement le fait d’avoir un père qui a l’âge d’un grand-père.

 

La transmission au-delà d’une volonté de perpétuer la mémoire

Parler des parents, raconter les souvenirs, les mettre en scène, c’est, bien sûr, sortir les disparus de l’obscurité, lutter contre l’oubli, faire exister malgré l’absence.
Mais tout enfant ressent-il en lui le besoin impératif de sonder les traces de sa transmission familiale ?

Lorsque l’on est la fille d’un des plus grands comédiens français à la cote de popularité même pas affaiblie depuis son décès en 2017, l’héritage doit être très lourd à porter. Clémence Rochefort s’interroge sur ce que son père lui a légué : « J’écoute sa voix grave et impressionnante. Peut-être que cela vient de là. Le goût des mots qu’il me transmet. Entendre une certaine intonation, un certain rythme me fascine…Il faut être irréprochable sur le verbe, le phrasé. »
Après l’écriture de son ouvrage « Papa », la voilà qui se met à marcher dans les traces de son comédien de pére. Un essai à la transmission. Une mise en danger pour exister. Elle a choisi un autre fils de, Valentin Morel, avec qui elle doit avoir des résonances de vécu, pour lui tenir la main pour le grand saut, l’une de la scène et pour l’autre de la mise en scène. Et pour notre plus grand plaisir, c’était une riche idée. Leur sensibilité est touchante.

Ce spectacle pointe du doigt le débat de l’inné et de l’acquis dans la construction d’une personnalité. Il s’y rajoute la sincérité de la présence de Clémence éclairée du feu de l’héritage familial.
Clémence Rochefort, tout comme Josépha Sini dans Pépée, une histoire sans chute ou Vanasay Khamphommala dans Songs of Grief [Love Me Tender] nous démontrent, chacune dans des registres et contextes sociaux différents, que nous cessons d’être « Fille de », non pas lorsque nous devenons « mère de » mais lorsque l’on prend le risque d’être soi.
Même si nous resterons at vitam aeternam « Fille de » de par cette part d’enfance qui, heureusement, perdure en nous.

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