A la Maison de la Danse de Lyon, les deux chorégraphes Marcos Morau et Sharon Eyal ont eu l’occasion de confronter leurs styles dans un diptyque interprété par la compagnie de danse de l’Opéra de Göteborg. Une confrontation de styles apparemment irréconciliables, mais dont la rencontre s’avère d’une pertinence inébranlable.
Alors que sa programmation 2026-2027 s’apprête à être dévoilée, la Maison de la Danse de Lyon semble néanmoins tenir à conclure comme il se doit la saison actuelle. Ce printemps, l’insolite cabaret proposé par Patachtouille nous avait enthousiasmé. Et c’est dans un tout autre registre que nous avons vu la prestigieuse GöteborgsOperans Danskompani incarner deux créations en tous points complémentaires.
Inspiré par le King Arthur d’Henry Purcell, Cold Song de Marcos Morau installe d’emblée une ambiance déconcertante, où le malaise et l’angoisse répondent au rire naturel qu’inspirent la gestuelle dégingandée des danseurs. Chacun des huit interprètes, moins qu’à des personnages, s’apparentent davantage à des corps vidés de toute forme de conscience, et parcourent l’espace qui leur est offert comme si chaque mouvement devait être arraché de haute lutte. Structurée autour d’un simple monolithe anthracite et faiblement éclairée, la scène paraît condamner les silhouettes qu’elle enferme à se heurter sans relâche les unes les autres, au point de fusionner entre elles en un amas de membres dépourvus de volonté. La déflagration d’énergie, qui fascine dans un premier temps, épuise progressivement le spectateur à mesure que s’étiolent les forces des danseurs, et nous plonge dans un état second à la limite de l’hypnose et de la transe. A la dispersion désorganisée succède toutefois ponctuellement des moments de communion où, arrachés à la frénésie, les pantins semblent soudain prendre conscience de leur propre situation, et envisager en pensée une échappatoire à leurs souffrances. Une fois la pièce achevée et notre discernement parfaitement retrouvé, la tension laisse place à un sentiment de mélancolie à mesure que l’on se rend compte que la vacuité des mouvements décrits plusieurs dizaines de minutes durant ne sont, en somme, que le reflet de la condition humaine universelle. C’est d’ailleurs là toute la réussite de Cold Song, qui parvient à tendre un miroir à son public sans jamais verser dans le discours ou le martèlement appuyé d’idées abstraites, et renoue avec une sensation brute dont l’origine remonte au cinéma muet.

Après l’entracte, c’est à Sharon Eyal de clore le diptyque avec Ima, fruit d’une collaboration avec la directrice artistique Maria Grazia Chiuri. La chorégraphe israélienne est une habituée des services de la compagnie de danse de l’Opéra de Göteborg, pour laquelle elle a déjà créé Untitled Black en 2012, Autodance en 2018, et SAABA en 2021. Fidèle à son style si particulier, elle livre ici une nouvelle fois une composition hypnotique, autrement plus lancinante que sa prédécesseur quoique traversée par une même forme d’angoisse impalpable. Au désordre de Cold Song, Ima répond par une attention portée au groupe, le corps n’étant plus désormais une entité autonome, mais plutôt la partie d’un ensemble qui le dépasse et le soumet. Alors que Morau limitait sa distribution à huit danseurs, ils sont maintenant quinze à peupler la scène, dépouillée de tout aménagement. C’est dans cette zone abstraite, hors du monde, que se déploient les corps, recouverts de transparents beiges semblables à une seconde peau. L’apparente lenteur contraste avec les pulsations frénétiques imprimées par la musique de Josef Laimon, qui font résonner dans la salle les palpitations qui sourdent sous la chair opprimée. Une fois encore, l’effet est immédiat, et entre en résonance directe avec la première pièce. Une fois encore, saluons donc l’audace des organisateurs, qui sont parvenus à unir dans un même mouvement les contraires, dans un ballet tout à la fois exaltant, virtuose et mélancolique.

Crédits : © Maison de la Danse de Lyon