Angélica Liddell clôt sa trilogie des funérailles avec un dernier acte presque zen. Après Vudú (3318) Blixen, puis Dämon. El funeral de Bergman, elle décide d’en finir, pour de bon, avec un hommage à son grand amour littéraire Yukio Mishima. La pièce faisait enfin escale au prestigieux Kunstenfestivaldesarts sept mois après sa création à Salt.
Nous voici dans un décor en référence directe à Mishima: A Life in Four Chapters (1985), réalisé par Paul Schrader. Nous sommes dans un jardin accolé à peut-être une maison. Il y a du gravier couleur terre qui entoure le plateau. Au fond à droite, un immense bouquet de fleurs rouges, peut-être celles qu’elle manipulait dans la première partie de sa trilogie. À gauche d’un grand pan doré qui se réfère au Pavillon d’or, l’un des romans les plus célèbres de Yukio Mishima, il y a un quadrillage blanc qui laisse apparaître les entrées des personnages. Cette fois-ci, Angelica n’apparaît pas tout de suite. Pendant l’entrée du public, nous entendons en japonais la voix de l’auteur, aussi star que réactionnaire. Il s’agit d’une conférence autour d’une question : « Où est passée l’esthétique du destin tragique ? » Ce qui intéresse particulièrement la reine de la performance, c’est la fin. Et comme elle est passionnément une amoureuse des passions amoureuses, elle souhaite une fin spectaculaire, à l’image de celle de Mishima. Pour rappel, le 25 novembre 1970, l’écrivain japonais s’est suicidé par seppuku (suicide rituel) au quartier général des Forces d’autodéfense à Tokyo. Après une tentative de coup d’État manquée pour restaurer le pouvoir impérial, il s’est ouvert le ventre avant d’être décapité par un disciple. La voix d’Angélica Liddell apparaît en off, et elle nous raconte, et nous montre, la mise en scène de son propre suicide en 2010… Il s’est passé cinq minutes depuis le début de son spectacle.
Contrairement à d’habitude, rituel japonais oblige, elle prend le temps. On vous spoile un peu : La méthode Angélica Liddell va arriver, plus tard. C’est la même depuis le premier spectacle qui l’a fait connaître en France, La casa de la fuerza, c’est-à-dire des logorrhées parfaitement écrites, délivrées sans jamais trébucher à la vitesse d’une mitraillette au combat, entrecoupées d’images à vous couper le souffle de beauté. Mais ici, elle inverse le jeu et entrecoupe la beauté de ses logorrhées. La beauté arrive par l’entremise de deux acteurs de butô, Ichiro Sugae, les cheveux longs d’un côté, et Gumersindo Puche. Tous les deux en yukata. Pourtant, elle est là, plus effacée que jamais, assise par terre, elle aussi en yukata, elle regarde ; et, pour la première fois de notre vie, nous regardons Angélica Liddell regarder. On ne l’écoute plus car, on le comprendra à la fin, elle pense que nous ne l’écoutons pas. Encore une fois, elle est une amoureuse folle de l’amour et elle le prouve une nouvelle fois ici dans une scène de sexe où le duo d’acteurs semble s’entremêler dans une jouissance mystique. Mais, on le sait, chez elle, le sexe va de pair avec la violence, tout comme la vie ne se comprend que dans la mort.

La première partie de la pièce se nomme « Sincérité ». Angélica Liddell fait théâtre du vrai. Elle dit : « De ma tête coupée sortiront des mots ». Alors, pour nous faire entrer dans le crâne que la mort est le seul moment possible de vérité, elle nous lit des portraits, comme dans Vudú, de morts tragiques, de suicidé·e·s pour la plupart, où il est clair qu’il s’agit d’une décision suivie d’un acte. Elle seule se place là, les pieds collés au théâtre, pile au milieu face à nous, à la fois effrayante et séduisante. Le rapport à la séduction, oui, est éminemment central dans cette pièce où elle semble hurler qu’elle cherche encore le tremblement de cœur. On la verra baiser un abas, coincer des clopes dans sa vulve, branler un gode en bois, tout ça pour nous confronter à la dure vérité de la vieillesse. Que lui reste-t-il à vivre, à écrire, alors qu’une seule question la taraude : « Quand vais-je mourir ? »
Dans une anamorphose des plus littérales, et elle assume, elle est tous les livres de Mishima, pardon, elle est ses livres de Mishima, de loin son auteur préféré. Le livre comme objet est ici érigé au rang de dieu pour sanctuaire bouddhiste. Elle s’amuse à livrer tous les stéréotypes possibles sur le Japon, du début de la cérémonie du thé à la présence de temples miniatures. « Seppuku, El Funeral de Mishima » est étonnamment calme et, comme Romeo Castellucci transformait un parking en cathédrale, elle change les mots et les images en rituel. Elle porte ses morts — « Toujours et toujours, ce ne sera jamais assez » — de façon très littérale : les vêtements qu’elle enfile sont ceux de défunts.
Au bout du chemin, on la rencontre encore un peu plus ; on est troublé face à ses mots et ces images presque enfantines dans leur approche, comme s’il fallait réduire au plus simple pour atteindre le sens de la vie. Chez elle, le sens est toujours l’amour, qui prend toutes les formes, même celle d’un sang mêlé devenu tache indélébile. Après avoir défié l’amour, puis décapité les vanités, elle termine comme ça sa « fin de la vie », au centre du jeu, avec un paquet de beaux mecs, à danser, encore et toujours sur un tube pop, parce que oui, c’est un peu con à dire mais c’est si vrai, tant qu’on est vivant.e.s… on est pas encore mort.e.s, à moins d’en décider autrement.
Le Kunstenfestivaldesarts se tient à Bruxelles jusqu’au 30 mai.
Visuels : © Ximena y Sergio