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Une vitrine sur le monde, une vitrine sur soi – « Bunkai station Quatre-Chemins » de Pierre-Benjamin Nantel

par Beatrice Lapadat
28.07.2026

Conçue par Pierre-Benjamin Nantel comme une déambulation chorégraphique « dans, autour et avec la station Aubervilliers Pantin Quatre-Chemins », la performance Bunkai invite à une immersion singulière dans l’espace urbain et dans les sensations physiques des récepteurices.

Exploration au carrefour de deux territoires  

 

Sissi Voyage. Salle 1, salle 2, salle 3. Une tour à 36 étages. Ainsi résonnent quelques-unes des paroles qui traversent le discours de Pierre-Benjamin Nantel dans sa « balade chorégraphique » Bunkai station Quatre-Chemins. Conçue en 2023 dans le cadre d’une résidence aux Laboratoires d’Aubervilliers, la performance s’inscrit dans le projet d’une « chorégraphie de proximité » et s’adresse à un ou deux spectateurices maximum à la fois.

 

Ayant pour but « d’engager une présence dansée régulière sur un site », l’exploration urbaine guidée par le chorégraphe se prépare en avance grâce à une méthodologie très simple. Un message envoyé la veille de la rencontre indique sobrement les informations techniques nécessaires pour se repérer sur place. Comme le nom de la performance l’indique, il s’agit, bien sûr, de la station de métro Aubervilliers Pantin Quatre-Chemins, située à la frontière entre les villes de Pantin et d’Aubervilliers.

Entre sensations internes et regard extérieur 

 

C’est dans cette idée de liminalité spatiale et corporelle que la performance se révèle. On se retrouve, à côté du performeur-guide, au croisement de deux territoires urbains, mais aussi à un carrefour où les sens sont mobilisés et augmentés dans un genre performatif hybride, qui joue allègrement de l’ambiguïté entre action encadrée et la potentielle imprévisibilité de l’espace public. L’état passif et actif sont interchangeables en fonction de la volonté du sujet récepteur et de l’entente silencieuse et spontanée qui se cristallise entre les deux agent.e.s impliqué.e.s.

 

Ainsi commence-t-on par écouter la lecture des noms des commerces et des locaux dans la proximité, tout en faisant attention à ce qu’il faut écouter à l’intérieur de son corps, les yeux fermés, à l’aide des pistes d’exploration proposées par le chorégraphe. Dans cet exercice d’échauffement efficace et non sans humour, on est invité.e.s à se concentrer sur ses sensations internes générées par une interaction non-mobile avec l’environnement, comme pour l’absorber sereinement et l’accueillir en toute conscience avant de se lancer dans un voyage plus physique.

 

Pas à pas : un rythme à définir 

 

En suivant les pas du guide, la mobilité se déclenche assez vite lorsqu’on commence à découvrir l’espace environnant. Un abribus et les regards mi-étonnés mi-familiers des citadin.e.s qui assistent au paysage performatif en cours. Un paysage tissé à la jonction entre une parole qui se veut presque incantatoire – malgré (ou peut-être grâce à) la banalité des objets désignés – et d’une multitude de gestes point extravagants, mais suffisamment en dehors des représentations du quotidien pour installer la suspicion de la présence d’un « fou de la ville ».

 

Et voici une vitrine qui étale nostalgiquement des photographies d’époque d’un Paris d’autrefois. Question, peut-être, de ne pas oublier qu’on ne se trouve pas dans n’importe quelle banlieue. On passe ici à un Aubervilliers dont la proximité géographique et historique avec Paris ne saurait s’effacer sous le poids des transformations graduelles qui ont donné à la banlieue son identité propre.

 

On descend et on s’installe sur les quais du métro, avec la rassurance que peut offrir une action publique encadrée comme événement artistique. Pourtant, une étrange peur persiste : et si une autorité moins avertie par rapport à la nature d’un tel acte bouleversait l’éphémère illusion de transgression citoyenne ? En attendant le train, on rentre à nouveau dans la dynamique de la porosité entre espace intérieur et espace extérieur. Sur le quai, dans les escaliers et le long de l’escalator, le rythme alterne entre vitesse, stagnation et lenteur, toujours dans un consensus tacite et bienveillant entre les participant.e.s.

 

Une danse à écouter 

 

Avant d’avoir le temps de digérer ces passages aléatoires d’un espace à l’autre, on s’installe, apparemment sans souci des protocoles et des bonnes manières, à l’étage d’un GFC (ancien KFC) qui permet une vue généreuse sur le carrefour ici évoqué. Les gérants du commerce en ont visiblement l’habitude. Il avait été dit ci-dessus « le fou de la ville », mais « le danseur du carrefour » a sans doute pas mal de complices, entre les commerçantes de rue, qui le traitent comme un neveu à la fois gâté et respecté, et les employés du GFC.

 

On est vite laissé.e.s seul.e.s avec un casque et l’invitation de regarder les mouvements déployés dans l’intersection bouillonnante depuis l’immense vitre du fast-food. Avant de s’apercevoir que Pierre-Benjamin Nantel s’est volatilisé, on le repère, quelques instants plus tard, dans la rue, avec son gilet jaune strident et ses mouvements désarticulés qui n’apparaissent plus, depuis cette vitrine, comme celles d’un citoyen excentrique, mais d’un architecte en train de transformer l’espace. Posé, équilibré, attentif à celleux qui l’entourent, mais aussi aux rythmes des voitures et des vélos, il investit le territoire urbain d’un mouvement dont l’importance se mesure très différemment lorsqu’on saisit cette silhouette à distance et non dans l’immédiat. Dans les casques, deux discours entrecroisés renvoient à un imaginaire urbain imprégné d’un prestige dont témoignaient les photographies exposées dans la vitrine, sans en exclure les périls dont le même espace pourrait être hanté. Les sons rêveurs générés par la musique signée Marina Sarno ne réussissent pas à hypnotiser jusqu’au bout, car le mouvement de la rue est plus fort que les murmures traversant les casques.

Quand performer la ville, c’est en fabriquer une autre 

 

Discrètement, Pierre-Benjamin Nantel signale son retour à l’étage du GFC. Comme un véritable psychopompe du XXIe siècle, à la suite du voyage, il prend en charge le retour à la réalité du sujet. Il explique avec méthode les étapes professionnelles et les influences artistiques et philosophiques qui l’ont mené à créer Bunkai. Du choix du titre, inspiré par sa formation aux arts martiaux (bunkai veut dire « analyser »), jusqu’à son intérêt pour les rapports frontaux avec le public, né de son métier premier de chirurgien-dentiste, le danseur éclaire le cadre économique, social et professionnel dans lequel Bunkai opère. La performance fait partie d’un triptyque – qui inclut aussi Prélude à un paysage caviardé et Paupière – construit autour du concept de chorégraphie de proximité et façonné « en lien avec l’espace public et les transports publics. »

 

Dans son opus How To Do Things with Words (1962), le linguiste J.L. Austin définit la performativité selon l’idée que « dire consiste à faire ». C’est peut-être le sens le plus proche de la démarche de Pierre-Benjamin Nantel qui, à travers un mélange de voix, de mouvements et de regards, insuffle, pendant trente minutes, une nouvelle vie dans ce territoire urbain démarqué par la station de métro Aubervilliers Pantin Quatre-Chemins. Bénéficiant d’une dose bien maîtrisée de connaissances anthropologiques et d’ancrage dans la poïétique locale, la performance Bunkai est, en fin de compte, ce qu’elle est grâce à l’inédite complicité du performeur avec les Albertvillariens et avec le sujet participatif. Comme une vitrine kaléidoscopique qui ne cesse de fabriquer des images de corps attachés à une ville hybride, en permanent processus de redéfinition et de reterritorialisation.

 

 

Informations ici

Visuel : © Charlène Yves