Depuis 1984, le collectif anglais Forced Entertainment, dirigé par Tim Etchells, décadre l’idée de représentation. Leur dernière création nous emmène à la dernière fête avant la fin d’un monde englouti, dans une exigence qui énerve, déconcerte et finit par totalement nous séduire.
Robin Arthur, Seke Chimutengwende, Richard Lowdon, Claire Marshall, Cathy Naden et Terry O’Connor gesticulent sur une scène du lycée Saint-Joseph qui aurait été ravagée par une énorme fête de clôture. Il y a des tables, des chaises, beaucoup, des cadavres de bouteilles en nombre exponentiel et, à cour comme à jardin, des dizaines de costumes allant de la robe de soirée au jogging le plus crade. Toustes se parent également de perruques de toutes les formes et de toutes les couleurs.
Et ça, c’est la première image.
Ensuite, comme chez Susanne Kennedy, les voix sont en playback. L’abstraction s’empare rapidement de nos perceptions et l’on se demande, un peu interloqué·es, où ces icônes du spectacle vivant veulent nous emmener.
Les boucles commencent à se mettre en place, les textes arrivent et les bouches, dont aucun son ne sort, sont, comme chez Charmatz, impuissantes. On ne peut plus rien dire, ma brave dame ; alors, laissons les autres s’exprimer à notre place.
Plus la pièce avance, plus le processus nous séduit car nous le saisissons enfin. Les voix n’appartiennent à personne et les thèmes qui glissent sur leurs langues mortes sont ceux de nos discussions stériles, à nous qui essayons d’éteindre le feu qui tue notre planète avec un verre d’eau de la taille d’un gobelet en plastique, à l’image de la centaine qui envahit le plateau comme un fond marin pollué.
La disparition de l’individu et du collectif est au centre d’Everything Must Go. Au fil de leurs changements de costumes, de leurs actes infondés et inutiles, par exemple déplacer les bouteilles d’une caisse à une autre, Forced Entertainment dresse un portrait des plus cyniques de notre époque.
Et pourtant, l’espoir fait son nid envers et contre tout. L’amour se fraye un chemin dans une dernière image des plus somptueuses qui permet de boucler la boucle, de sortir du « On » de Heidegger, qui pointe la vacuité de l’existence, pour glisser dans le sempiternel trop humain de Nietzsche.
Oui, cette pièce est une aride leçon de philosophie à l’allure futile qui nous impose de négocier avec nous-mêmes notre rapport au monde.
Brillant.
Everything Must Go, Forced Entertainment, 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon