Après le succès de Cendrillon, encore en tournée, la co[opéra]tive a présenté ce 5 novembre sa nouvelle production, en ouverture du festival En Voix !, au Théâtre impérial de Compiègne. Un conte pour les grands avec, à la baguette, Léo Margue, en Pinocchio l’éblouissante Anaïs Merlin, le tout dans une mise en scène signée Ambre Kahan, au plus près de l’esprit de Collodi.
En ce 5 novembre, jour de grève, les artistes ont voté pour jouer, mais après le mot d’introduction du directeur du théâtre, elles et ils sont monté·es sur scène pour dire qu’ils partageaient la cause des lycéen·nes, et qu’ils avaient aussi une pensée forte pour les artistes moins chanceux qui, frappés par les importantes coupes budgétaires dans la culture, ne peuvent plus jouer. C’est ainsi qu’a commencé cette nouvelle production de la co[opéra]tive, d’après l’opéra de Philippe Boesmans et Joël Pommerat créé à Aix en 2017, devant une salle comble, avec notamment de joyeux groupes d’adolescent·es.
À l’invitation du conteur, le directeur de la troupe, nous nous sommes plongées dans l’Italie de la fin du XIXe siècle, baignées dans la lumière chamarrée dont la metteuse en scène de L’Art de la joie, de Merlin ou la Terre dévastée et de Santa Park a le secret. Si le texte reste celui de Pommerat, dès le début l’atmosphère en clair-obscur signe une nouvelle mise en scène. Tout commence dans un arbre, dans ce bois dont est fait le pantin et qui le lie à son démiurge de père, et qui s’accorde merveilleusement avec la densité et la texture de la musique de Boesmans. Écrite pour six solistes et un petit orchestre, la partition du compositeur belge, disparu en 2022, est un caméléon : elle glisse des réminiscences de Debussy ou Massenet vers le cabaret et la chanson, au rythme des changements de lieux et d’humeurs du conte. Au centre du plateau, une piste de cirque ronde permet aussi bien de jouer des numéros que de figurer la mer. A côté, un petit théâtre supplémentaire ouvre des fenêtres sur les mondes qui attirent le pantin si curieux et si menteur et donne corps à une salle de classe.
On suit donc, dans les replis de ce monde effrayant qui aimante Pinocchio, son nez qui s’allonge loin de son père. Et l’on marche sur les pas de la flamboyante Anaïs Merlin en culotte courte. Vivante, brûlante, conférant toute son énergie au personnage, la soprano est aussi souple de voix que de corps. Son timbre s’accorde parfaitement aux vocalises de Vibe Rouvet, fée parfaite et véritable Reine de la Nuit. Alors que les autres chanteur·euses jouent tou·tes plusieurs rôles, cette production pousse jusqu’au bout la logique de Boesmans : il y a carrément deux orchestres dans cet opéra. Le premier, l’ensemble Miroirs Étendus, joue dans la fosse. Le second, populaire et forain, est sur scène et suit l’accordéoniste Francesco Semeraro. À la tête de Miroirs Étendus, le charismatique Léo Margue donne une énergie immense à la musique de Boesmans et met l’orchestre au service des voix. Des moments de musique très populaire (Véronique Sanson par Aliénor Feix en femme à barbe) et même un temps de fête techno dialoguent avec la musique de Boesmans. Même pendant l’entracte, les musicien·nes nous retiennent, d’abord sur scène puis dans le foyer, pour un moment de chant (« Volare ») et de danse, avant le second volet des aventures de Pinocchio.
Le conte est cruel, comme il se doit, avec des aspects sombres et violents, mais aussi de grandes scènes de bataille, de salle de classe et des moments de beauté féerique. Une histoire immémoriale qui se transmet en musique, et qui part en tournée pour 18 dates partout en France, à partir de 10 ans. Fidèle à la noirceur de Pommerat sans renoncer à l’émerveillement, Ambre Kahan signe un Pinocchio forain et lumineux, qui rend la musique de Boesmans à son public naturel : les enfants comme les adultes.
Quant au festival En Voix !, il irrigue les Hauts-de-France jusqu’au 18 décembre.
Pinocchio, opéra de Philippe Boesmans sur un livret de Joël Pommerat, direction musicale Léo Margue, mise en scène Ambre Kahan, avec Anaïs Merlin, Vibe Rouvet, René Ramos Premier, Jean-Luc Ballestra, Jordan Mouaïssia, Aliénor Feix, Francesco Semeraro (accordéon) et l’ensemble Miroirs Étendus. Dès 10 ans. Infos et réservations.
Visuel : Christophe Raynaud de Lage.