Avec Grand Canyon, sortie 9 direction Le Haillan, Laurette Lalande signe une création hybride, drôle et cabossée, où la chanson croise le théâtre, le stand-up et l’autobiographie. Sur la scène de la Nouvelle Seine, l’artiste avance hors des cases et transforme ses souvenirs en terrain de jeu.
Découvrir un artiste à la Nouvelle Seine procure toujours une sensation particulière. Parce que cette petite salle amarrée au pied de Notre-Dame possède un talent rare : celui de repérer les voix singulières avant qu’elles ne deviennent évidentes pour tout le monde.
Au fil des années, la scène dirigée par Jessie Varin s’est imposée comme l’un des lieux les plus stimulants de la création émergente. Un endroit où l’on vient souvent voir les artistes de demain, parfois déjà les artistes d’aujourd’hui, dans une proximité qui disparaît ensuite lorsque les salles grandissent.
C’est donc avec curiosité que nous sommes allés découvrir Grand Canyon, sortie 9 direction Le Haillan, la nouvelle création de Laurette Lalande. Une curiosité rapidement récompensée.
Sur la petite scène de la Nouvelle Seine, Laurette Lalande débarque avec quelques ballons gonflés à l’hélium, un clavier, une poignée de souvenirs et toute sa fantaisie dans ses valises. Pendant près d’une heure et demie, elle déroule un objet scénique qui oscille entre concert, théâtre, stand-up, poésie et seule en scène sans jamais choisir définitivement sa destination.
Le terme « inclassable » est souvent galvaudé. Ici, il s’impose presque comme une évidence.
Car toute l’histoire racontée par Laurette Lalande semble être celle d’une femme qui a passé sa vie à échapper aux étiquettes. Celles que lui ont collées son enfance en banlieue bordelaise, ses histoires d’amour ou encore les attentes que l’on projette sur les artistes.
« Chez moi, y’a une espèce de légende qui se transmet de génération en génération, et qui dit que les femmes de ma famille n’auront jamais confiance en elles », répète-t-elle au fil du spectacle. Cette phrase agit comme un fil rouge auquel elle revient pour mieux le contredire.
Laurette Lalande raconte. Elle chante. Elle joue. Elle se moque d’elle-même. Elle convoque ses amours, ses amis, ses deuils, sa famille et ses erreurs. Le récit passe d’une anecdote cocasse à une blessure intime avec une fluidité désarmante.
Ce mélange produit parfois un effet étonnant dans la salle. Là où certains éclatent de rire, d’autres reçoivent la même scène comme une confidence douloureuse. Plusieurs passages racontent des épisodes traversés par la violence sociale, les relations toxiques, le rejet ou le deuil. Pourtant, Laurette Lalande refuse constamment le pathos. Elle préfère l’autodérision, l’absurde ou le décalage.
C’est sans doute ce qui touche le plus. Ces cicatrices de vie sont racontées avec beaucoup de classe, mais aussi avec un talent des mots qui traverse aussi bien les chansons que les parties dialoguées.
L’écriture occupe d’ailleurs une place centrale dans la réussite du spectacle. Les textes témoignent d’un sens aigu de la formule et de l’image. Dans les passages les plus proches du slam, certaines séquences rappellent par moments « La princesse et le Dictateur », la création hybride de Ben Mazué mêlant récit autobiographique, humour et musique. La comparaison s’arrête pourtant là. Là où Ben Mazué privilégiait le concert narratif, Laurette Lalande pousse davantage vers le théâtre et le seule-en-scène.
Quel que soit l’endroit où elle décide d’emmener son récit, on la suit. Son magnétisme est tel qu’il suffit souvent d’un regard, d’un silence ou d’un changement de ton pour embarquer toute la salle avec elle.
La mise en scène accompagne intelligemment cette proposition hybride. Les ballons portant les visages des protagonistes de son histoire deviennent des partenaires de jeu. Quelques accessoires, quelques déplacements et un petit clavier suffisent à transformer l’espace. Sur la scène pourtant minuscule de la Nouvelle Seine, Laurette Lalande parvient à créer des ambiances et des atmosphères qui donnent au spectacle une ampleur bien supérieure à celle de son dispositif.
Une réserve subsiste néanmoins. À plusieurs reprises, l’annonce explicite du titre des chansons vient interrompre le mouvement du récit. Parce que l’histoire racontée est forte, parce que le voyage fonctionne, on aimerait parfois rester davantage dans cette zone floue où l’on ne sait plus très bien ce qui relève du souvenir, de la fiction ou de la chanson. Une frustration paradoxale, née précisément de la qualité de l’immersion proposée.
Cette liberté a quelque chose de précieux. En 2026, les femmes seules sur scène qui choisissent simultanément de faire rire, d’émouvoir, de chanter et de raconter restent finalement peu nombreuses. Plus encore lorsqu’elles refusent de se laisser enfermer dans une catégorie unique.
C’est aussi pour cela que des lieux comme la Nouvelle Seine demeurent essentiels. Ils offrent un espace à des artistes qui empruntent des chemins de traverse et permettent au public de les découvrir presque dans l’intimité des débuts.
Le spectacle est mis en scène avec le regard complice de Vincent Dedienne et bénéficie de l’accompagnement artistique de Tim Dup. Deux noms qui éclairent certaines influences de la création sans jamais éclipser l’identité singulière de son autrice.
Le résultat est parfois déroutant, souvent drôle, profondément touchant. Surtout, il révèle une artiste qui a trouvé sa propre manière de raconter le monde.
Et lorsque Laurette Lalande affirme, à la fin du voyage, que « ce qu’il y a de bien avec les légendes, c’est qu’on n’est pas obligé d’y croire », on comprend que tout ce spectacle n’était peut-être qu’une manière de réécrire la sienne.
Grand Canyon, sortie 9 direction Le Haillan
Avec : Laurette Lalande
Lieu : La Nouvelle Seine, Paris 5e
Dates : jusqu’au 30 juin 2026
Jour et horaire : le mardi à 21h
Durée : 1h10
Public : à partir de 12 ans
Tarifs : à partir de 12 €
Réservations : BilletRéduc
Crédit photo : Mélodie Braka