Le festival d’Uzès, renommé La Maison Danse, a lancé le bal de ses 30 ans ce 3 juin avec une programmation éclectique nous entrainant du Japon aux cabarets parisiens en passant par la question de la transmission du répertoire chorégraphique. Le tout en évitant l’orage.
Tout commence dans la très jolie et totalement provençale cour de la Médiathèque d’Uzès. Et quelle belle idée d’ouvrir un festival par un geste si intime. Ikue Nakagawa entre en scène en chemise rose et jean noir. Elle nous partage 30 minutes de sa pièce Tamanegi, oignon en japonais. Couche par couche, d’abord seule, le regard décidé, quelques petits pas pour faire le tour du jardin ou une main bien dirigée vers l’avenir. Et puis, en marionnettiste, elle va manipuler un petit garçon tout fantôme et lui transmettre tout ce qu’une maman traverse dans son lien à son enfant : la joie, l’angoisse, la peine, la responsabilité. Son geste se niche exactement entre la pudeur du butō et l’expressionnisme kabuki. Le résultat est aussi fascinant que déroutant. Fascinant car sa présence comme danseuse-manipulatrice, allant faire avancer sa poupée en se glissant au sol par exemple, surprend ; et déroutant car elle manipule notre regard en nous demandant, l’air de rien, si l’on préfère regarder du côté du vivant ou plutôt du côté d’un fantasme inanimé. Où se jettent nos yeux ? Sûrement sur sa course sur place qui la fait tout de même avancer et sur ses minuscules petits pas comme si elle était enfermée dans une boîte de jouets.
L’après-midi se poursuit par un double vernissage, qui célèbre l’exposition photo du projet Culture Santé et de l’installation CanopER. Les photographies réalisées par Sandy Korzekwa à partir des ateliers menés depuis trois ans par Marion Carriau, artiste associée du festival, avec les patient·es du Mas Careiron nous montrent des mains qui se lèvent, qui se nouent. « J’ai aussi dansé avec vous et ça a complètement modifié ma pratique », confie la photographe qui a pensé son accrochage comme une phrase chorégraphique. Nos yeux s’attardent sur les mains, sur les gestes, sur ce qui relie les âmes les unes aux autres.
Le vernissage se poursuit sous la grande canopée imaginée par Marion Carriau et Maeva Cunci. Suspendue au-dessus du public, elle est faite de mille matières et d’autant de couleurs. Un immense patchwork de récupération qui invite à la fête une fois la nuit tombée ou à la sieste à l’ombre durant la journée. Pendant plusieurs mois, plus d’une centaine d’habitant·es du Gard ont participé à sa réalisation dans huit villes du territoire, de Pont-Saint-Esprit à Saint-Quentin-la-Poterie, en passant par Nîmes et Uzès.
Puis une dizaine d’élèves de l’École des Beaux-Arts prennent place en ligne, assis·es. Ensemble, ils lisent un texte dans une joyeuse cacophonie. Ils hochent la tête en signe de oui et de non. Une voix se détache parfois du groupe et évoque le métier de tisserand. « Dans le crâne, ça file aussi. » « Ça s’en va et ça revient et ça se tisse. » « En haut, en bas, aïe, ça pique. »
Puis Marion Carriau, artiste associée de La Maison danse depuis trois ans, revient sur la genèse du projet : « En trois ans et demi, cela nous a permis d’inventer ce projet. » Sa voix tremble quand elle dit : « Je suis très fière de ce qu’on a fait tous et toutes ensemble. » Elle raconte avoir commencé à parler de cette canopée dès 2021, au moment de la création de Chêne Centenaire avec Magda Kachouche, autour d’une question simple : « Comment habiter le futur ? »
Elle répond : « La canopée est la preuve que collectivement, on arrive à faire des choses monumentales. Il n’y a rien de plus précieux, après l’amour, pour un humain, que la confiance. »
Puis le festival a continué son lancement d’anniversaire avec un mythe : May B de Maguy Marin. Quarante-cinq ans après sa création à Angers, la mythique pièce de Maguy Marin, May B, continue ; on ne s’en lasse pas. On vous en a déjà parlé ici, là et là. L’idée est plutôt de savoir quelle place a cette pièce aujourd’hui dans l’anniversaire d’un festival. Toutes les pièces créées au début des années 80 n’ont pas traversé l’histoire. Alors pourquoi celle-ci ?
Comme nous l’écrivions récemment : « On peut saisir au sein de May B ce qu’il y a de plus grotesque ou brut chez l’humain, être animé par les besoins simples de la vie : faire groupe, faire couple, se nourrir, puis se disputer, se séparer et recommencer. Tout au long de la pièce sont chorégraphiées des scènes du quotidien comme les anniversaires, les départs… et tout cela toujours guidé par les émotions : les rires, les pleurs, la confusion, la surprise… On y voit une histoire mise en corps, et non le contraire. »
Mais le fait de voir notre humanité en face ne suffit pas. La beauté dans la laideur est un geste fort. Ces spectres blancs qui ondulent au cœur de la pièce, les bras ballants et les corps flottants, ont marqué nos imaginaires. Aujourd’hui, la pièce a pris quelques rides mais ses tableaux font catharsis dans un geste proche de Beckett, et viennent cogner sur nos mélancolies. Et ça, c’est éternel, même si on finit, même si « ça va finir », « peut-être », et qu’on se retrouve seule au bord de l’exil.
S’il vous plaît, ne dites pas à Olivier Normand qu’il est une drag queen. Cette diva barbaresque se définit comme « un travelo de spectacle d’obédience genetienne ». Pour cette version en plein air au cœur d’un festival de danse, elle multiplie les références aux spectacles en citant les icônes, Pina, Maguy, et surtout l’autre Vaslav, Nijinski, auquel il pique l’allure.
Super smart, Olivier Normand nous livre un cabaret chic et intello où Rilke croise un chant médiéval. Il touche notre cœur en plein avec une reprise ultrasensible de Mon Légionnaire quand les mots disent : « Bonheur perdu, bonheur enfui, / Toujours je pense à cette nuit / Et l’envie de sa peau me ronge. »
Elle, talons de 10, mais jambes « manspreadées » autour de son shruti box qui souffle autant qu’elle respire, délivre du fado au grunge en entrecoupant, l’air de rien, d’un autoportrait précis de sa façon à lui, à elle, d’être travelo et politique. Il/elle pointe la nouvelle qui glace le secteur depuis hier : le maire de Vanves saborde son théâtre et massacre le festival Artdanthé, qui, pendant plus de 30 ans, a donné le la de la performance.
Vaslav dit : « Les festivals de danse tombent comme des mouches. »
Alors malgré la peine, on fond pour ses yeux teintés de bleu et ses lèvres rouges carmin, car tant que ça brille, ça va ensemble.
La nuit tombe sur Uzès qui attend les pluies, celles du ciel et celles des spectacles.
Festival La Maison Danse Uzès jusqu’au 7 juin
Visuel : © Sandy Korzekwa