Quelque part entre le In et le Off se tient la Sélection suisse. Il y a tout juste deux ans, nous découvrions, ébahi·es, la danse en ronde de Géraldine Chollet. Cela s’appelait Ouverture. Cette année, Welger-Barboza l’invite de nouveau à investir l’écrin du cloître de la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon pour La Tendresse du ventre de la baleine, un FOMO joyeux que l’on regarde en levant les yeux.
Geraldine Chollet nous accueille en nous demandant de ne surtout pas déplacer les coussins et les petits tabourets qui ont été précautionneusement déposés à même la pelouse, entourée des murs médiévaux. Nous voici donc assis·es sans savoir où regarder. Billie Bird commence à passer entre les rangées serrées. Avec une voix douce, toute de jaune moutarde vêtue, elle va rejoindre la DJ Iman Waser/MÂNAA. Le son va changer du tout au tout et devenir presque assourdissant, rock.
Le premier geste est l’inverse d’Ouverture. Les danseur·euses en k-way bleu se mettent à courir autour de nous très vite, assez longtemps, assez pour que la tension monte et que l’on commence à avoir peur de rater quelque chose. Un pur geste de notre époque : ça va trop vite, on risque de passer à côté. Et puis la danse jaillit, hystérique, possédée.
Le silence se fait, la crainte se fane. La danse se calme. Tous et toutes vont venir s’approcher, glisser, ou plutôt voler entre nous, mais un·e après l’autre afin que nous fassions connaissance avec précision. Jessica Tamsin Allemann, Johanna Robyn Closuit, Karine Dahouindji, Victor Dumont, Bilal El Had, Bast Hippocrate, Maïté Maeum Jeannolin, David Zagari et, selon les soirs, Alice Gratet, Mélissa Guex et Éléonore Heiniger avancent et se posent, plient les genoux, saccadent une épaule vers l’avant ; une main relève le short comme s’il s’agissait d’une grande jupe à crinoline. Le corps tape le rythme techno, désormais terriblement envoûtant, qui, au passage, circule en même temps que la danse.

Dans son écriture, Géraldine Chollet, précise, arrive à rassembler sa troupe jusqu’à des presque-unissons où les bras sont des invitations à danser, où les poignets sensibles frisent une origine baroque. Les regards sont un élément central, où tout tient à un fil. Un faux pas et un·e spectateur·ice est écrasé·e ou un·e danseur·euse cogné·e. La circulation du mouvement traverse l’échine, la fait fondre dans les hanches et les points de rencontre génèrent des surgissements de bras et de torsions keersmaekeriennes généreuses.
Peu à peu, nous sommes toustes devenu·es Jonas dans le ventre de cette baleine tendre. Nous sommes en sécurité, happé·es par la beauté et par l’idée, désormais acquise, que tout ce qui va arriver est merveilleux. Il ne reste plus qu’à les regarder, croiser des lignes, se séparer en deux groupes de quatre, dos à dos ou face à face, pour encore plus faire exploser cette danse qui se place dans la veine de Nemo Flouret. C’est somptueux et bienvenu alors que le rythme du festival devient tendu à une semaine de la fin.
La Tendresse du ventre de la baleine est un bijou lumineux et nécessaire. Geraldine Chollet réaffirme que le présent et l’avenir du spectacle vivant devront passer par une redéfinition du partage des espaces entre les spectateur·ices et les artistes, dans une mise à égalité. Nous avions largement pointé cela lors de notre passage à Helsinki pour Moving in November, où les gradins étaient abolis. En nous plaçant dans la danse, elle déplace notre regard, classiquement descendant, du haut vers le bas, en l’inversant du bas vers le haut. Ce faisant, elle accompagne notre lâcher-prise vers une explosion de joie.
Du 16 au 19 juillet à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon
Visuel : ©Pascal Gely