Aux Ballets de Monte-Carlo presque chaque saison donne lieu à une célébration. À peine les festivités des 40 ans de la compagnie achevées, voici déjà un nouvel anniversaire à célébrer : les trente ans de Roméo et Juliette de Prokofiev, dans la chorégraphie de Jean-Christophe Maillot, directeur artistique de la compagnie. Grand succès du répertoire monégasque, le ballet a pour l’occasion été repris à la Salle Garnier avec de très jeunes danseurs de la troupe la plupart d’entre eux n’étaient pas encore nés lors de sa création.
Roméo et Juliette de Prokofiev fut le premier ballet narratif de Jean-Christophe Maillot à la tête des Ballets de Monte-Carlo. À l’automne 1993, il signe son contrat. En 1995, il crée Vers un pays sage, son manifeste pour une danse abstraite, « postclassique », qui vient tout juste de faire son entrée au répertoire de l’Opéra de Paris. Un an plus tard, il présente sa version de la tragédie shakespearienne. Alors qu’il dirigeait encore le Centre chorégraphique national de Tours, Maillot avait déjà monté Juliette et Roméo dans cet ordre, et bien avant Mats Ek, il aime le souligner. Avec les Ballets de Monte-Carlo, il en a conservé l’ossature les douze personnages principaux tout en reprenant entièrement la chorégraphie.
Dans la version de Jean-Christophe Maillot, on ne retrouve ni le réalisme ni la rigueur historique des grandes productions soviétiques de Lavrovski, puis de Grigorovitch. Pas davantage l’esthétique édulcorée de Franco Zeffirelli, dont l’influence a, bon gré mal gré, marqué les versions occidentales qui ont suivi celles de John Cranko, Kenneth MacMillan et Rudolf Noureev.
Pour Maillot, les amants de Vérone évoluent dans un espace immaculé et minimaliste, imaginé par Ernest Pignon-Ernest, désormais scénographe attitré de ses ballets. Une rampe inclinée, tel un rayon, traverse la scène en diagonale. Elle devient tour à tour le balcon mythique, le lieu du meurtre, mais aussi la ligne directrice de toute la scénographie. Deux autres éléments complètent le dispositif : des structures semi-circulaires mobiles, qui permettent de modifier les configurations scéniques, et un lit triangulaire surmonté d’un léger baldaquin de lumière. Ni draperies, ni brocarts, ni surcharge décorative. Seulement une lumière vierge et de fines ombres qui dansent sur les murs blancs, à l’unisson de la jeunesse.
Jérôme Kaplan, autre fidèle collaborateur de Maillot, a conçu des costumes intemporels, en accord avec les décors : les Montaigu sont vêtus de beige, les Capulet de noir. Trouver sa propre clé de lecture des grands textes littéraires est une autre marque de fabrique de Jean-Christophe Maillot. Il choisit de raconter la tragédie de Shakespeare comme un souvenir du frère Laurent. Dans l’espoir de réconcilier les deux familles ennemies, celui-ci a marié Roméo et Juliette en secret. Mais sa tentative de réconciliation a finalement tourné au désastre. Rongé par le remords, il tente de comprendre comment une telle tragédie a pu se produire.
À travers le personnage de frère Laurent, on peut aussi deviner la position de Maillot lui-même. Le chorégraphe s’intéresse moins aux guerres de clans, aux différences sociales et aux malédictions familiales transmises de génération en génération qu’à l’histoire de deux adolescents ordinaires. Il y avait là un amour pur, magnifique et soudain, en un instant, tout a basculé.
Si, dans la version de Noureev, le destin des amants se joue aux dés, chez Maillot, la tragédie est annoncée par les marionnettes du guignol de rue. Insouciants, les jeunes Montaigu et Capulet prennent place sur de petits bancs en forme de perchoirs et rient aux éclats devant ce spectacle où les marionnettes se battent à coups de bâton. Ils ne savent pas encore qu’ils vont bientôt devoir revivre eux-mêmes cette scène.
Il serait difficile de trouver, au sein des Ballets de Monte-Carlo, un danseur qui n’ait jamais interprété Roméo et Juliette. C’est le spectacle le plus joué de la compagnie, son grand succès en tournée, présenté des centaines de fois à travers le monde, sur tous les continents, et entré au répertoire d’une dizaine de compagnies. Mais au sein de la troupe, sa transmission reste entre les mains de ses tout premiers interprètes, Chris Roelandt et Bernice Coppieters, sous le regard attentif et constant de Jean-Christophe Maillot lui-même.
Pour ces représentations anniversaires, la compagnie a préparé pas moins de trois distributions. À Monaco, il est d’ailleurs d’usage que les danseurs apprennent plusieurs rôles à la fois : aujourd’hui Juliette, demain Rosaline. C’est ce qui est arrivé à Juliette Klein, une grande ballerine au tempérament affirmé, sur laquelle Maillot mise beaucoup aujourd’hui. Dans la troisième distribution, elle interprétait Rosaline, figure séduisante, perfide et froide, objet de l’amour sans retour de Roméo. Elle formait un excellent contrepoint à Juliette, incarnée par Romina Contreras, qui dansait le rôle pour la première fois.
À tous égards, elle est à l’opposé de Bernice Coppieters, danseuse de grande stature pour laquelle Maillot avait conçu cette chorégraphie aux gestes amples et généreux. Mais cette danseuse menue et fragile possède du caractère et une volonté de fer, qui font d’elle une Juliette tout à fait dans l’esprit de Maillot : une héroïne qui domine et prend les choses en main. Certes, il lui manque peut-être encore un peu de liberté corporelle — mais comment pourrait-il en être autrement après seulement deux représentations ? Pour une danseuse arrivée tout récemment dans la compagnie, c’est déjà une réussite artistique évidente.
Du côté de Roméo, le résultat était un peu moins convaincant. Matteo Miccini venait tout juste de rejoindre Monte-Carlo en provenance du Ballet de Stuttgart et avait dû apprendre le rôle dans l’urgence. Il a rempli son rôle de partenaire, sans toutefois aller au-delà.
Dans le ballet de Maillot, il y a toujours quelque chose ou quelqu’un qui attire le regard. Dans la troisième distribution, Emma Knowlson se distinguait dans le rôle de la nourrice, auquel Maillot a donné une véritable épaisseur grâce à une chorégraphie originale et à un riche travail de pantomime. L’expérimenté Lukas Simonetto attirait lui aussi l’attention : dans son interprétation, le personnage secondaire de Benvolio éclipsait Mercutio, dansé par Michele Esposito. Mais ce qui caractérise avant tout ce ballet trentenaire qui n’a pas pris une ride, c’est la jeunesse son énergie fougueuse et son dynamisme, qui traversent toute l’action, des premières aux dernières notes.
Jean-Christophe Maillot se révèle être un aussi ardent défenseur de la jeunesse que Maurice Béjart en son temps. Dans sa version de Roméo et Juliette, créée en 1966, ce dernier avait placé la jeunesse au premier plan, sous la célèbre devise pacifiste des années 60 : « Faites l’amour, pas la guerre ». Jean-Christophe Maillot aurait tout aussi bien pu la reprendre. Aujourd’hui plus que jamais.
Visuel : Alice Blangero