Au MAC VAL, dans le cadre du festival Jerk Off et en écho à l’exposition Ici grand ouvert de Smith, Hot Bodies a dévoilé, sous la forme d’une étape de travail, le premier volet de sa lecture performée The Transition Pieces. Attention sensible.
Elle se présente à nous en short de boxe, les jambes ornées d’un collant à résille pailleté, le corps d’un body string et la tête recouverte d’une casquette. Dans le look, il y a déjà des couches et des couches de vie. Le récit s’ouvre sur la figure du Fou ou de La Folle, personnage à la « mémoire de ce que l’on cache ». À la croisée du concert et de la poésie vivante, l’artiste tresse un univers où les références tragiques et psychanalytique (Castor et Pollux, Léda, Thanatos) percutent la matérialité technologique du quotidien : l’« algorithme de la louve Internet », les cartes perforées, le message vocal d’un répondeur téléphonique et l’immersion dans les « GIFs de glace animés ». La partition textuelle oscille constamment entre l’intime et l’épique, la désolation d’un « au-delà de banlieue sans écho » et la floraison fantastique d’un paysage d’eaux turquoises, de pyramides de cristal et de pieuvres phosphorescentes. La transition du corps physique vers un état augmenté ou métamorphosé s’y affirme comme un acte politique autant que spirituel, une « maladie contre la mort ».
L’intérêt du spectacle réside également dans la manière dont Hot Bodies assume la facture artisanale, délicieusement bancale et organique de sa performance. La rupture scénique provoquée par les aléas de la machine (« Pourquoi les machines ont-elles les mêmes problèmes que les êtres humains ? ») est le prolongement logique du propos. Dans cette esthétique post-club et expérimentale, le parasite sonore, le glitch et l’instabilité microtonale font corps avec sa voix douce et enveloppante que l’on adore si fort. Nous sommes ravies de la découvrir en magnifique autrice qui convoque pour la blague le nom de Carolina Bianchi. Pourtant il n’y a aucune blague là. Elle se place au cœur de ce qui anime le théâtre le plus contemporain depuis la saison dernière : l’idée que seule la poésie peut nous empêcher de sombrer.
Et pour empêcher de sombrer, mieux vaut la jouer collectif, autant dans les backrooms ornées de portes interdites que sur scène. Elle fait monter peu à peu 19 membres de l’ensemble Oh Goodness. Renforcée par sa chorale, Hot Bodies peut se lancer sur son nouveau chemin où les tessitures folk côtoient les textures acousmatiques. Les incantations polyphoniques et les séquences parlées construisent une safe place qui rend la transformation possible. En articulant la force de sa vulnérabilité personnelle à son talent pour faire naître des mélodies superbes, ce premier chapitre de The Transition Pieces donne très envie de découvrir la suite de ce conte queer un poil surréaliste. Hot Bodies sera également en concert avec l’intégralité de la chorale le 23 octobre à la Maison des Métallos.