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Marianne Fisch d’Histoires de Q : « Si je me sens ‘bizarre’ et que je vois d’autres ‘bizarreries’ assumées, je me sens moins seul·e »

par La redaction
01.05.2026

Histoires de Q est un cabaret d’éducation populaire unique en son genre, né en 2019 sous l’impulsion de l’association Les Chahuteuses. Pour sa 28e édition, qui se tiendra le 22 mai 2026 à La Bellevilloise, ce format hybride mêlera performances artistiques professionnelles et témoignages amateurs autour de l’intimité et des sexualités. Sous la direction artistique de Marianne Fisch, l’événement propose un espace « safe » et inclusif où le rire, la poésie et le militantisme s’unissent pour briser les tabous. Entre stand-up, burlesque et récits de vie, le cabaret invite le collectif à se réapproprier des sujets souvent vécus en silence, dans une ambiance joyeuse et bienveillante.

 

Par Cyril Montana

Vous avez d’abord foulé la scène d’Histoires de Q comme intervenante avant d’en devenir la directrice artistique. Comment votre propre expérience sur le plateau a-t-elle influencé votre manière de piloter le projet aujourd’hui ?

J’ai d’abord foulé la scène d’Histoires de Q comme intervenante, à quatre reprises, avant d’en devenir la maîtresse de cérémonie et la directrice artistique. Ce cabaret a une place particulière dans mon cœur : il m’a permis de remonter sur les planches après une période d’éloignement, et d’y exprimer des choses profondes, intimes, essentielles. Aujourd’hui, cette expérience guide ma manière d’accompagner les artistes. Ayant vécu cette vulnérabilité et cette intensité qui précèdent le moment de se mettre à nu devant un public, je sais à quel point ce soutien est crucial. Mon rôle est de créer un cadre où chacun·e se sente entendu·e, respecté·e et libre, et faire du lien sur scène, entre les performances et le public.

Le cabaret fait cohabiter des artistes confirmés avec des « voix amatrices » coachées pour l’occasion. Quel est, selon vous, le pouvoir de cette « porosité » entre le monde professionnel et le récit intime des anonymes ?

La magie d’Histoires de Q réside dans l’ambiance de la salle. Public et scène ne font qu’un : les spectateur·rice·s ne viennent pas seulement pour se divertir, mais pour soutenir l’expression de l’intimité. Certaines personnes, après avoir assisté au spectacle, osent à leur tour monter sur scène pour partager leur vécu, sans filtre. Cette authenticité crée un effet miroir : si je me sens « bizarre » et que je vois d’autres « bizarreries » assumées, je me sens moins seul·e. C’est ça, la force du collectif.

Vous définissez l’événement comme un cabaret d’éducation populaire. Comment l’humour et la performance artistique parviennent-ils à faire passer des messages militants plus efficacement qu’une conférence classique ?

Parce qu’on s’amuse ! Le public vient pour apprendre, mais aussi pour rire, s’émerveiller, se laisser surprendre. C’est une pédagogie ludique et sensorielle : on écoute une chanson, on rit d’un sketch, on est touché·e par un témoignage… L’éducation passe par le plaisir, et c’est comme ça qu’elle marque les esprits. Et je compte bien continuer à les marquer d’une manière différente à chaque fois.

Entre la présence de bénévoles « support émotionnel » et une charte éthique stricte, vous mettez tout en œuvre pour la sécurité de la salle. Quels sont les plus grands défis pour maintenir cet équilibre dans un lieu festif comme La Bellevilloise ?

Le défi est de concilier liberté d’expression et bienveillance. Un espace safe ne signifie pas un espace aseptisé : il s’agit de permettre à chacun·e de s’exprimer sans crainte ni jugement, tout en veillant à ce que la fête reste joyeuse et inclusive. Cela demande une vigilance constante, mais c’est le prix à payer pour que le cabaret reste un lieu de libération, pas de contrainte. Nous mettons en garde le public face aux “trigger warnings” qui pourraient réveiller les traumas, et une équipe de “félin.e.s” est dédiée au soutien émotionnel pendant toute la soirée.

Vous avez déclaré : « Si je me rends compte que d’autres personnes sont comme moi, alors je me sens moins seule ». Avez-vous un souvenir marquant d’un témoignage qui a particulièrement fait résonner cet esprit de sororité ou de reconnaissance dans le public ?

En novembre dernier, une intervenante issue d’un milieu catholique a partagé sa découverte du BDSM, et comment, à travers une relation SM, elle avait vécu son premier amour. Elle nous a raconté son enfance, ses lectures secrètes, cette excitation incomprise face aux récits de martyrs… Son honnêteté brute a touché tout le monde. Ces témoignages rappellent que toutes les pratiques existent, que personne n’est seul·e dans ce qu’il ou elle ressent, et que chacun·e a le droit d’assumer qui il/elle est. C’est ça, la sororité : se reconnaître dans la vulnérabilité des autres.

L’association défend une vision joyeuse des sexualités face à un regard social souvent sombre ou critique. Selon vous, quelle est la thématique la plus urgente à « chahuter » aujourd’hui pour libérer les consciences ?

Je pourrais en parler pendant des heures ! Depuis des siècles, les pratiques sexuelles sont centrées sur le plaisir masculin – et ce sont ces mêmes hommes qui se plaignent du « désintérêt » des femmes pour le sexe. Avec Histoires de Q, nous voulons retisser un lien joyeux, pacifié et positif entre les gens, quelles que soient leurs pratiques ou leur identité de genre. Mais il y a un combat urgent : la culture du consentement. J’aimerais en finir avec l’épidémie de violences sexuelles qui empoisonne encore nos relations, y compris dans le couple. Et c’est pour cela que nous diffusons cette culture joyeuse du consentement, de l’empathie, de la communication.

La soirée est retransmise gratuitement en live sur les réseaux sociaux. Est-ce pour vous une manière de porter cette éducation populaire au-delà des frontières parisiennes et de toucher ceux qui n’oseraient pas encore pousser la porte d’un cabaret ?

Malheureusement, pour des raisons financières, nous ne sommes pas sûrs de pouvoir continuer les lives. En revanche, nous diffusons des extraits des performances sur YouTube, et nos billets restent à prix très accessible (nos recettes couvrent essentiellement la location de la salle). Notre vocation est claire : faire rayonner ce message d’éducation populaire, que ce soit à Paris ou ailleurs. L’enjeu est de démocratiser l’accès à ces discussions, pour que personne ne se sente exclu·e.

visuels : Yoann Bougon