Comme chaque année, la rentrée littéraire se clôture aux Zébrures d’Automne – partie automnale des Francophonies de Limoges, par l’immanquable remise des Prix SACD et RFI Théâtre ! En 2026, deux lauréates aux textes forts : Ilonah Fagotin remporte le Prix SACD avec Neiges de mai et Hermine Yollo remporte le Prix RFI Théâtre pour Ima Maryam : le jugement de Marie.
Neiges de mai raconte l’histoire d’Emmanuel Angèle Craverie, un homme tué durant les évènements de mai 1967 à Pointe-à-Pitre. Les évènement de mai 1967 sont trois jours de revendications salariales du monde ouvrier, réprimés par une violente répression, dans un contexte de propos racistes et de tension sociale. Le 26 mai 1967 au matin, Emmanuel Angèle part de chez lui. Il n’est jamais revenu. C’est à l’hôpital que les enfants retrouvent leur père. Le corps, complètement tuméfié, n’a jamais été rendu à la famille. La France n’a jamais reconnu la répression. Emmanuel Angèle fait partie des rares victimes officielles. Seul un article Le Monde, daté de 2009 leur donne un nom et une histoire. Les familles demandent toujours réparation. Entre contestations des faits et difficulté d’accès aux archives, l’histoire peine à se faire connaître en métropole.
Face à ce vide juridique et historique, Ilonah Fagotin convoque la parole des victimes : elle imagine celle d’Ayou, le père d’Emmanuel Angèle. Comme toutes les familles, il réclame toujours justice. Alors un soir de Nouvel An, il interpelle sous la forme d’un colibri Clélia et Samuel, deux cousins qui évoquent leur enfance en Guadeloupe. Il leur parle d’Emmanuel. Les vivants peuvent-il réparer l’histoire ?
Le texte fut récompensé pour son originalité, définie par le jury comme une fable spirituelle et politique. Commençant par un dialogue classique pointé d’onirisme, il évolue vers une dimension épique. C’est justement à partir d’un dialogue que ce texte a vu le jour : celui qu’a eu Ilonah Fagotin avec Sarah Angèle, la petite fille d’Emmanuel. De cette rencontre, le récit est né. On retrouve dans cette structure la transmission par le familial : Ayou est l’ancêtre de Clélia et Samuel. Face à des canaux traditionnels qui ont étouffé l’affaire, le théâtre permet de les contourner et de réussir à mieux diffuser cette histoire.
Alors que l’année dernière, les textes des lauréats des Prix SACD et RFI Théâtre se rejoignaient autour de thématiques communes, la sélection 2026 est diverse. Dans Ima Maryam : le jugement de Marie, Hermine Yollo questionne le personnage de la Vierge Marie. Elle aussi rendre hommage à une racine de l’Histoire : Maryam, la femme qui a inspiré la figure mariale.
Initialement comédienne, Hermine Yollo a mis du temps à publier ses premiers textes, qu’elle a d’abord écrit pour elle. Par pudeur et par peur que son écriture ne soit pas considérée comme belle, elle se renferme. C’est justement la beauté de ses mots que Hakim Bah, le Président du jury, souligne à travers cette récompense. Le rythme est saccadé, pensif, répété, rapide, ralentit …
Lors de la remise du Prix, Hermine Yollo a expliqué s’inspirer de ses rêves qui deviennent des matières à écrire. Matière à y rencontrer des personnages et à en dessiner les contours. En effet, la pièce a une dimension onirique très forte, ce qui lui enlève le moindre encrage temporel et spatial. On est à la fois en Judée historique, à la fois dans un monde flottant dans lequel des voix nous souffle des vers, à la fois dans une sorte de nuage au-dessus de tout. Grâce à cela, Hermine Yollo réussi son pari : questionner la place de la femme et de Marie dans un contexte global, pas seulement religieux. Marie est universelle, et la pièce a d’intéressant qu’elle arrive à répondre à cette dimension, tout en portant une réflexion à l’échelle humaine. Dans Ima Maryam : le jugement de Marie on regarde Maryam se défendre d’un patriarcat déjà en place. Le Prix RFI Théâtre note justement l’audace de déconstruire cette image symbolique.
La pièce sera à Avignon puis mise en scène au Cameroun, où l’autrice a repris la compagnie Ngonti, créé par ses parents en 1991.
Un grand bravo aux deux lauréates !
Remise des Prix dimanche 27 septembre 2026
Festival les Francophonies du Limousin. Des écritures à la Scène – Zébrures d’Automne
Portrait Ilonah Fagotin ©B.Buchmann-Cotterot – Fondation d’entreprise Hermès 2026
Portrait Hermine Yollo ©Christophe Pean – 2026