Il y a des classiques que l’on regarde avec le respect dû à leur âge. Et puis il y a ceux qui semblent s’amuser de voir les siècles passer sans prendre une ride. Avec Le Legs, Marivaux pose l’argent au milieu des sentiments et regarde ses personnages perdre délicieusement la tête autour. Amour, orgueil, désir, intérêt : dans la mise en scène vive et malicieuse d’Aurélien Hamard-Padis, tout rebondit, tout se négocie, tout se complique. Et derrière les rires, un constat presque embarrassant : près de trois siècles plus tard, nous ressemblons encore beaucoup à ces personnages.
Le point de départ pourrait tenir en quelques lignes. Le Marquis héritera d’une fortune s’il épouse Hortense. S’il renonce au mariage, une partie de l’argent reviendra à la jeune femme. Seulement voilà : Hortense aime le Chevalier. Et le Marquis, lui, brûle pour la Comtesse sans parvenir à le lui avouer.
Personne ne veut donc réellement de ce mariage. Mais personne ne semble très pressé de renoncer à l’argent non plus.
Alors commence une délicieuse partie de poker sentimental. Hortense espère que le Marquis se désistera. Le Marquis voudrait qu’elle le fasse la première. Chacun avance ses cartes, bluffe, observe l’autre et prend même le risque insensé que ce mariage dont personne ne veut finisse par avoir lieu.
C’est là que Marivaux devient redoutable. Il ne demande pas simplement qui aime qui. Il ajoute de l’argent à l’équation et regarde ce qu’il advient de nos beaux sentiments lorsque ceux-ci commencent à avoir un prix.
Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour toucher un héritage ? Peut-on demander à celui que l’on aime d’accepter que l’on en épouse un autre dans l’espoir que ce dernier refuse ? Peut-on risquer de perdre la femme que l’on désire parce que lui déclarer son amour pourrait coûter une fortune ?
On rit. Beaucoup. Mais derrière le rire, Marivaux gratte exactement là où cela dérange.
Car l’argent n’explique finalement pas tout.
Le Marquis aime la Comtesse, mais n’ose pas se déclarer. La Comtesse l’aime également, mais attend qu’il fasse le premier pas. Hortense voudrait épouser le Chevalier sans abandonner l’argent qui pourrait lui revenir. Chacun sait à peu près ce qu’il désire et déploie pourtant une énergie considérable à ne surtout pas le dire clairement.
Trois siècles ont passé, mais nos maladresses amoureuses semblent, elles, avoir remarquablement résisté au temps.
Attendre un message que l’on pourrait envoyer soi-même. Chercher dans un regard la preuve d’un sentiment. Prétendre que l’on s’en moque. Espérer que l’autre se découvre le premier pour ne pas avoir à prendre le risque d’être rejeté. Les usages changent ; les stratégies sentimentales, beaucoup moins.
Chez Marivaux, il faut parfois mille mots pour éviter d’en prononcer trois : « je vous aime ».
C’est peut-être là que Le Legs touche le plus juste. Derrière les beaux discours apparaissent les petites lâchetés, les arrière-pensées, les manipulations, l’orgueil. Tout ce que l’on préfère généralement repérer chez les autres plutôt que chez soi.
Encore fallait-il permettre à cette modernité d’apparaître sans déguiser Marivaux en auteur contemporain.
Aurélien Hamard-Padis trouve un équilibre particulièrement réjouissant. Dans l’espace imaginé par Salma Bordes, un sofa aux formes généreuses, un comptoir et un papier peint aux fleurs exubérantes composent un univers qui ne cherche jamais la reconstitution historique. Les costumes de Claire Fayel conservent, eux, un dialogue avec l’époque, tandis que les lumières de Nieves Salzmann et l’univers sonore d’Antoine Richard brouillent joyeusement les repères.

Cette manière de faire se rapproche parfois de ce que Sofia Coppola peut provoquer au cinéma lorsqu’elle laisse la modernité s’inviter dans un univers historique. L’anachronisme n’est plus une coquetterie : il raccourcit la distance entre l’œuvre et nous.
La bande-son donne une impulsion supplémentaire au spectacle. Les répliques fusent, les situations rebondissent, les personnages entrent et sortent de cette partie de billard sentimentale où chaque parole semble en percuter immédiatement une autre.
Aucun temps mort.
Et surtout, la modernité n’est jamais plaquée sur le texte. Elle ne cherche pas à rendre Marivaux moderne : elle révèle simplement à quel point il l’était déjà.
Au milieu de cette mécanique, Nicolas Chupin est irrésistible.
Son Marquis pourrait n’être qu’un amoureux maladroit. Marivaux lui offre quelque chose de beaucoup plus savoureux : un homme éperdument amoureux de la Comtesse, certes, mais également très attaché à son argent.
L’amour et la fortune se livrent alors un combat dont son corps devient presque le terrain.
Une nouvelle lui laisse espérer que la Comtesse pourrait l’aimer : le voilà qui renaît. Quelques instants plus tard, on lui suggère qu’elle n’éprouverait finalement rien pour lui : tout s’écroule. Sa réaction est irrésistible. Le corps s’affaisse, le visage se transforme, le désespoir prend des proportions presque apocalyptiques.
Nicolas Chupin possède cette capacité précieuse à faire rire avant même que son personnage ait fini de comprendre ce qui vient de lui arriver.
Et pourtant, derrière la caricature affleure toujours quelque chose de vrai. Qui n’a jamais transformé un silence, une phrase ou un regard de la personne aimée en catastrophe intérieure ?
Le Marquis devient alors moins ridicule qu’il n’en avait l’air. Simplement humain. À ceci près qu’il aimerait tout de même beaucoup obtenir l’amour et garder l’argent.
Et puis la Comtesse arrive.
Julie Sicard n’a presque encore rien dit que la salle rit déjà. Une entrée, une allure, une façon d’occuper l’espace : son personnage apparaît avec la discrétion d’un feu d’artifice.
Extravagante, souveraine, imprévisible, la Comtesse pourrait pourtant mettre fin à une bonne partie de l’intrigue en quelques secondes. Elle aime le Marquis. Il l’aime. Il suffirait presque de se le dire.
Évidemment, ce serait beaucoup trop simple.
Alors Julie Sicard joue avec l’attente, l’orgueil, les sous-entendus. Face à Nicolas Chupin, elle devient particulièrement savoureuse lorsque les mots affirment une chose tandis que le corps en raconte une autre. Un regard s’attarde. Une posture change. Un silence devient soudain beaucoup trop bavard.
Le plaisir vient précisément de là : le spectateur sait. Ils savent probablement eux aussi. Mais chacun semble déterminé à attendre que l’autre baisse la garde.
Marivaux transforme ainsi une déclaration d’amour en parcours d’obstacles. Et Julie Sicard et Nicolas Chupin s’y jettent avec un plaisir communicatif.

Pendant que leurs maîtres compliquent consciencieusement ce qui pourrait être simple, Lisette et Lépine ont déjà compris l’essentiel.
Jennifer Decker compose une Lisette revêche, perfide, manipulatrice, presque hérissée de pointes. Elle pique les personnages autant que le public et pousse certains traits jusqu’à l’excès avec une jubilation réjouissante. Son personnage observe beaucoup, comprend vite et agit encore plus vite.
Face à elle, Baptiste Chabauty fait de Lépine une boule de malice et d’énergie. Sa fidélité semble étonnamment négociable et il suffit parfois de peu pour la faire changer de camp. Il manœuvre, arrange la réalité et incarne avec une légèreté irrésistible une duplicité qui, sur le papier, pourrait être beaucoup moins sympathique.
Quelque chose se renverse alors discrètement.
Ceux qui ont hérité du rang, du pouvoir et de l’argent passent leur temps à s’égarer dans leurs sentiments. Ceux qui les servent comprennent les règles du jeu, repèrent les failles et tirent les ficelles.
Les maîtres possèdent peut-être la fortune. Les domestiques, eux, possèdent le mode d’emploi.
Claire de La Rüe du Can en Hortense et Alexis Joly dans le rôle du Chevalier complètent ce jeu à six où une entrée, une sortie ou une confidence suffit à redistribuer toutes les cartes.
Il y a aussi dans ce Legs quelque chose de particulièrement réjouissant pour ceux qui défendent l’idée que le théâtre classique n’a aucune raison d’être réservé à ceux qui en connaissent déjà les codes.
« Marivaux ». « Comédie-Française ». « 1736 ».
Trois indications qui pourraient suffire à impressionner certains spectateurs avant même qu’ils aient franchi la porte.
Puis le spectacle commence.
On rit d’un homme incapable d’avouer ses sentiments. D’une femme qui attend qu’il le fasse. De gens prêts à risquer leur bonheur pour de l’argent. De domestiques qui manipulent leurs maîtres. La musique emporte la scène, les couleurs éclatent, les acteurs jouent avec les mots et, peu à peu, la date inscrite au bas du texte cesse d’avoir la moindre importance.
C’est peut-être l’une des plus belles réussites d’Aurélien Hamard-Padis : ne jamais demander au spectateur d’admirer Marivaux parce qu’il est Marivaux.
Il lui donne simplement envie de l’écouter.
Et l’on découvre alors qu’un classique n’est peut-être rien d’autre qu’une œuvre suffisamment ancienne pour avoir traversé le temps, et suffisamment vivante pour nous attendre encore de l’autre côté.
L’histoire est d’autant plus jolie que Le Legs revient ici dans la maison qui l’a vu naître. La pièce fut créée par la troupe de la Comédie-Française en 1736. Sa première existence fut pourtant brève — sept représentations seulement — avant que l’œuvre ne trouve plus tard la reconnaissance qui lui avait d’abord échappé. Elle revient aujourd’hui à la Comédie-Française après près de trente ans d’absence.
Presque trois siècles nous séparent donc de ces personnages.
Le monde a changé. Les rapports sociaux ont changé. Les façons de s’aimer aussi.
Mais l’être humain ?
Il veut toujours être aimé sans trop risquer de souffrir. Il aimerait parfois conserver l’argent et les principes. Il attend encore que l’autre fasse le premier pas. Il manipule un peu, ment parfois beaucoup et trouve d’excellentes raisons de ne pas faire ce que son cœur lui commande pourtant depuis le début.
La salle rit beaucoup. Puis elle applaudit longuement.
Et peut-être est-ce précisément là que Marivaux gagne une nouvelle fois la partie.
Le plus drôle dans Le Legs, c’est peut-être de rire pendant une heure de personnages vieux de trois siècles avant de comprendre qu’ils nous ressemblent beaucoup trop.
Le legs
De Marivaux
Mise en scène Aurélien Hamard-Padis
Comédie française – Du 24 septembre au 8 novembre
Crédit photo : © Vincent Pontet