Lorsque Giacomo Puccini (1858-1924) composa La Bohême en 1896, il ne pensait certainement pas que son chef d’œuvre inspirerait d’autres personnes plus d’un siècle après sa création. C’est pourtant bien La Bohême qu’Olivier Desbordes a repris pour en faire un opéra de poche d’une heure trente.
L’idée de cet opéra de poche n’est pas nouvelle puisque Desbordes l’a déjà appliquée à Carmen (Carmen Al Andalus créée en 2003 au Maroc dure 1h35). La vie de Bohême qui dure 1h30 a été montée avec six jeunes artistes lyriques en tout début de carrière et on apprécie la beauté des voix et les talents de comédiens de chacun. Et c’est une excellent moyen d’amener les jeunes à l’opéra sans les bloquer en leur présentant directement les œuvres originales.
Pour permettre aux néophytes de comprendre La Bohême, Olivier Desbordes a conservé du chef d’œuvre de Puccini, qu’il connaît parfaitement après l’avoir mis en scène à plusieurs reprises, les airs et duos principaux et les six personnages principaux : Rodolphe, Mimi, Musette, Marcel, Colline et Schaunard. Les chœurs d’adultes et d’enfants ont aussi disparu et l’orchestre est remplacé par un ensemble original : accordéon, violon, violoncelle, flûte et clavier. Des guitares et des guitares électriques font aussi leur apparition en cours de soirée. Ce sont des dialogues originaux qui remplacent les choeurs sans pour autant dénaturer le chef d’oeuvre de Puccini ; il servent plutôt à faire le lien entre les airs et les duos de l’opéra afin de permettre au public de suivre l’histoire sans difficulté. Mimi n’a plus la tuberculose mais le sida (on est plus au XIXe siècle mais en 1985/1986) ; les jeunes hommes sont étudiants et plus des pique-assiette, les deux femmes, Mimi et Musette, restent des têtes folles lucides quant à leur position dans le groupe. Les arrangements du livret ont été effectué par Olivier Desbordes et Mari Laurila Lili qui a aussi réalisé les arrangements musicaux.

Les décors sont minimalistes, quelques chaises, une machine à écrire pour Rodolphe, un carnet avec un peu de matériel pour Marcel (on regrette quand même l’absence d’un matelas pour la scène finale et la mort de Mimi) et un portant avec les différents costumes (créés par Stella Croce qui travaille avec Opéra Eclaté depuis longtemps). Olivier Desbordes a monté une mise en scène vive et sans temps mort ; La vie de Bohême et La Bohême fourmillent de scènes formidablement dynamiques, grouillantes de vie et même sans la présence des choeurs et des figurants dans La Vie de Bohême, on assiste à une soirée sans temps mort ou les artistes sont des acteurs chanteurs remarquables alors qu’ils tous en début de carrière. Chacun a sa place et la lecture d’Olivier Desbordes ne minimise jamais la vie trépidante de La Bohême.
Pour cette Vie de Bohême originale et très inspirée, Olivier Desbordes a invité six jeunes artistes dont cinq sont en début de carrière. Pauline Jolly, qui travaille régulièrement avec Opéra Eclaté, est une Mimi pétillante pleine d’espoir après sa rencontre avec Rodolphe, naïve au point d’ignorer sa maladie (mais cela existe aussi dans La Bohême bien que l’on parle du sida au lieu de tuberculose). La voix est éclatante de santé, solide, parfaitement maîtrisée ; des graves aux aigus, Pauline Jolly livre une performance remarquable et très émouvante au moment de la mort de Mimi. Ulysse Mbenzu, lui, est encore en début de carrière, mais son Rodolphe est un Rodolphe de très belle tenue. S’il commence la soirée par une berceuse de son Congo natal (Kinshasa est la capitale de la République Démocratique du Congo) il poursuit en montrant un très beau Rodolphe : amoureux fou de Mimi, il feint la jalousie à la perfection avant de craquer et d’avouer à Marcel que Mimi est si gravement malade qu’elle est mourante et qu’elle l’ignore (sauf que oui mais non car elle entend tout). Vocalement on apprécie une voix de ténor certes claire mais parfaitement maîtrisée. Nicolas Hezelot campe un Marcel séduisant ; très en voix et très inspiré par cette Vie de Bohême originale il donne à Marcel une forte personnalité peu encline à se « laisser marcher sur les pieds. La Musette de Charlotte Ruby (qui incarne aussi le propriétaire Benoît) est sulfureuse à souhait et on apprécie d’entendre une belle voix de soprano qui envait le cloître Saint Taurin sans efforts. Justin Domenicone est un Colline tout en sensibilité et plein de gouaille ; comédien et marionnettiste en plus de son métier de chanteur, il prend un malin plaisir à faire de Colline un personnage inoubliable. Simon Catrice est un beau Schaunard ; son interprétation de « Vecchia zimara » (Mon vieux manteau) est de très belle tenue.

C’est un petit ensemble de trois musiciens (rejoints de temps en temps par un clavier) qui accompagne les chanteurs acteurs. Eric Allard-Jacquin à l’accordéon, Maëlise Parisot au violoncelle et à la contrebasse et Louis Ouvrard au violon. C’est Dina Bensaïd (qui vient au clavier) qui dirige cette Vie de Bohême originale. Et elle le fait avec talent ; les tempos et les nuances sont parfaits et elle canalise l’énergie inépuisable des jeunes artistes avec une patience d’ange. C’est une approche originale de La Bohême qu’Olivier Desbordes présent au public qui a réservé un accueil enthousiaste à l’ensemble des artistes présents sur le plateau.
La vie de Bohême créée le 16 mai dernier au théâtre de Brunoy a passé deux mois en tournée à Avignon (festival Off, théâtre de l’étincelle), Leyme (du 3 au 5 août) et Eauze (11 et 13 août). C’est un opéra de poche à voir en famille afin de familiariser les plus jeunes à un genre trop souvent considéré comme élitiste.
Crédit Photo : Olivier Desbordes pour Opéra Eclaté