Après avoir bouleversé le Théâtre des Bouffes du Nord en mars dernier avec Lost Pieces, Youn Sun Nah revient à Paris. La chanteuse sud-coréenne retrouvera La Seine Musicale le 25 novembre 2026. Un concert à ne pas louper pour les amateurs de jazz et l’occasion de retrouver une artiste singulière, devenue au fil des années une figure du jazz en France, et surtout une voix qui ne ressemble à aucune autre.
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Il y a des voix qui chantent. Et d’autres qui traversent.
Youn Sun Nah appartient définitivement à la seconde catégorie. Après un concert aux Bouffes du Nord en mars 2026, la chanteuse sud-coréenne revient pour notre plus grand bonheur à La Seine Musicale, le 25 novembre prochain.
L’occasion de retrouver sur scène Lost Pieces, mais aussi cette artiste au parcours improbable : une chanteuse de jazz coréenne que l’on pourrait presque qualifier de « made in France ».
Youn Sun Nah est sud-coréenne. Blonde peroxydée, petit gabarit, présence presque fragile : elle sort immédiatement des clichés du jazz. Et pourtant, son histoire avec cette musique commence presque par hasard.
Lorsqu’elle arrive à Paris en 1995, elle ne connaît pratiquement rien au jazz. Elle veut apprendre à chanter, sans rechercher un style particulier. Un ami, en Corée, lui conseille alors le CIM, une école parisienne de jazz. Selon lui, apprendre cette musique lui permettra ensuite de tout chanter.
Elle part. Avec une idée assez étonnante : Paris serait la ville du jazz. Et avec une autre certitude, qui ne va pas résister longtemps à la réalité : elle pense pouvoir apprendre rapidement.
Ce sera tout le contraire. Le jazz lui résiste. Elle doute. Elle a peur. Au bout d’un an, elle pense même abandonner. Mais elle reste.
Et dès 1996, elle commence à chanter dans les clubs parisiens. Une histoire française commence. Et une carrière qui va bientôt largement dépasser nos frontières.
La France et le jazz, une histoire de rencontres
Finalement, son intuition sur la France et le jazz n’était peut-être pas totalement absurde. Il existe bien une histoire commune. Elle passe notamment par La Nouvelle Orléans, où les cultures européennes — parmi lesquelles la culture française — et africaines se sont rencontrées, mêlées, transformées. Le jazz naîtra précisément de ces croisements, de ces dialogues et de ces métissages.
Une musique sans véritable frontière. Ce qui correspond assez bien à Youn Sun Nah. Pour elle, le jazz est d’ailleurs avant tout un langage universel, un esprit. Une musique qui l’a accueillie alors qu’elle venait d’Asie et qui lui a offert cette liberté qu’elle recherchait.
Une liberté qu’elle n’a depuis jamais cessé d’explorer.
Car il reste difficile de ranger Youn Sun Nah dans une case. Jazz ? Bien sûr. Mais aussi folk, pop, musique traditionnelle, expérimentation, improvisation…
Sur scène, les étiquettes disparaissent très vite. Il reste une voix. Une voix sublime, dotée d’une gamme presque déconcertante de timbres et de couleurs. Elle peut être douce. Puis devenir d’une intensité stupéfiante quelques secondes plus tard. Souffle suspendu, attaques aériennes, murmures, cris, montées parfaitement maîtrisées : Youn Sun Nah sculpte le son plus qu’elle ne le chante.
Sa voix devient instrument. Et parfois presque matière. Pour ceux qui la découvrent, Same Girl, sorti en 2010, reste sans doute l’une des plus belles portes d’entrée dans son univers.
Mais avec Lost Pieces, quelque chose a changé.
Avec Lost Pieces, Youn Sun Nah poursuit le tournant amorcé avec Waking World. Moins de démonstration vocale. Moins de jazz traditionnel. Et davantage de composition, de textures, de silences. D’introspection aussi.
L’accompagnement de Matthis Pascaud, Tony Paeleman, Laurent Vernerey, Raphaël Chassin et David Patrois affiche sur l’enregistrement une élégance extrêmement retenue. Tout semble construit pour laisser respirer la musique.
Certains pourront regretter un disque moins immédiatement jazz ou blues que ses précédents albums. D’autres seront peut-être moins convaincus par certains textes.
Mais Lost Pieces raconte autre chose. Une artiste qui n’a visiblement plus besoin de démontrer ce qu’elle sait faire. Et qui préfère désormais chercher.
C’est précisément là que le concert des Bouffes du Nord prenait tout son sens. Car entre le disque et la scène, la musique change. Elle se dépouille.
Aux Bouffes du Nord, Youn Sun Nah était accompagnée de Matthis Pascaud à la guitare, Brad Christopher Jones à la contrebasse et Raphaël Chassin à la batterie. Trois musiciens remarquables. Et trois musiciens qu’elle prend soin de mettre régulièrement en lumière. Un véritable dialogue s’installe.
Les arrangements laissent respirer les instruments et offrent de magnifiques espaces aux solos. L’écoute devient collective. Presque organique. La formation réduite rend surtout Lost Pieces plus brut, plus dépouillé. Et remet ce qui fascine depuis toujours chez Youn Sun Nah au centre. Sa voix.
Aux Bouffes du Nord, cette voix était partout. Et pourtant, jamais envahissante. Car le Youn Sun Nah de Lost Pieces est moins immédiatement lyrique. Plus intérieur. Plus abstrait aussi.
Il demande peut-être davantage à l’auditeur. Mais sur scène, quelque chose d’autre apparaît. Une vulnérabilité. Une fragilité. Une émotion qui n’est jamais fabriquée.
Le concert dépouille l’album de certains de ses arrangements et replace l’extraordinaire plasticité de sa voix au premier plan. Parfois cri. Parfois murmure. Parfois presque silence.
Et puis il y a Youn Sun Nah elle-même. Cette manière d’être là sans chercher à occuper tout l’espace. De laisser ses musiciens exister. De donner énormément.
À la fin du concert des Bouffes du Nord, comme elle le fait souvent, Youn Sun Nah est sortie rencontrer les spectateurs. Elle aime son public. C’est évident. Et c’est peut-être aussi pour cela que ses concerts produisent cette sensation particulière.
La virtuosité est là. Immense. Mais elle n’est jamais le sujet. Le sujet, c’est ce qui passe entre la scène et la salle. Une émotion. Une fragilité. Une présence.
Le 25 novembre 2026, à La Seine Musicale, Youn Sun Nah aura une nouvelle occasion de faire vivre Lost Pieces. Et de rappeler qu’il existe des concerts qui cherchent l’effet. Et d’autres, plus rares, qui cherchent l’intime.