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Festival de Salzbourg, pentecôte : la délicieuse folie Bartoli

par Helene Adam
29.05.2026

Cecilia Bartoli est une superstar dotée de multiples talents, dont celui de savoir se produire sur scène avec une joie de vivre communicative. Elle a tenu à illustrer toutes les facettes d’une vie de rêve en présentant une succession de numéros éblouissants couvrant des périodes et des styles très différents pour fêter son soixantième anniversaire. Standing ovation pour une diva assoluta !

Pentecôte, le festival de Bartoli

Cecilia Bartoli  occupe depuis 2012 la direction artistique du Festival de Pentecôte de Salzbourg, fonction qu’elle continuera d’exercer jusqu’en 2031. Parallèlement, elle poursuit ses activités à la tête de l’Opéra de Monte-Carlo, dont elle est directrice depuis 2023, développant une programmation couvrant un large spectre du répertoire lyrique. Participant à de nombreux événements, elle était associée au pianiste mondialement célèbre Lang-Lang pour se produire à la cérémonie d’ouverture des JO d’hiver à Cortina en février dernier. Se jugeant suffisamment occupée, d’autant plus qu’elle poursuit sa carrière artistique, elle a décliné une offre récente prestigieuse, celle de la direction artistique du festival de Salzbourg.

Et elle préfère poursuivre sans pression excessive, l’expérience fructueuse qu’elle conduit au « petit « festival de Pentecôte, qui ne dure que quatre jours et à qui elle a donné ses lettres de noblesse depuis une décennie.

 

 

Voyage, voyage…

L’édition 2026 c’était l’invitation au voyage, et deux grands opéras, Il Viaggio à Reims de Rossini dans la mise en scène de Barrie Kosky, avec une distribution époustouflante et  qui sera repris durant l’été et Il ritorno d’Ulisse in patria de Monteverdi (voir notre critique), deux récits de périples bien différents puisque le premier est une opéra-bouffe aux situations cocasses et le second le long et lent récit d’une destinée de héros souvent tragique.

Cecilia Bartoli chante Corinna dans le Voyage à Reims et s’est entourée de quelques autres noms prestigieux, comme ceux de Tara Eraught, Marina Viotti, Dmitri Korchak, Edgardo Rocha, Florian Sempey et bien d’autres encore.

Mais en guise d’apothéose de « son » festival, Cécilia Bartoli a offert au public de Salzbourg, un show fort animé, aux choix très éclectiques, qui lui permet de parcourir en un éclair (deux heures de spectacle) quelques décennies étroitement liées à sa carrière.

Car nul doute qu’ici en Autriche, comme chez elle en Italie, Cécilia Bartoli est une véritable diva sans rivale depuis des années maintenant.

« Le voyage de ma vie »

Sous le titre évocateur « Ciao, bella ciao, un voyage mis en scène à travers le cosmos musical de Cecilia Bartoli », la diva nous emmène à travers le temps en revisitant son univers avec des mélodies d’enfance, des tubes de sa jeunesse mais aussi les grandes étapes musicales plus lyriques d’une carrière internationale qui la voit, encore aujourd’hui comme la star qu’elle demeure, remplissant les salles de concert de toute l’Europe.

 

On se déplace pour « la » Bartoli, dit-on volontiers et même si le temps a parfois altéré ses prestations, l’on n’est jamais déçu. Et pas plus ce soir de gala à Salzbourg que lors des nombreuses performances de la mezzo-soprano auxquelles nous avons eu la chance d’assister par le passé.

Comme toute Diva, Cécilia Bartoli possède une très forte personnalité qu’elle doit au monde des chanteurs d’opéra dans lequel elle a grandi. Car tout le monde chantait à la maison, comme elle l’explique elle-même : « La musique a façonné ma vie depuis mon enfance, lorsque je grimpais parmi les pattes d’éléphants dans le décor d’Aïda aux Thermes de Caracalla, et que je chantais à tue-tête les derniers tubes italiens avec toute ma famille en voiture, sur la route de la mer. En fait, enfant, j’étais persuadée que tout le monde chantait toute la journée, comme mes parents et tous leurs amis. »

Elle imagine donc une sorte de revue haute en couleur et en rythme pour parcourir à grands traits ce qui a profondément marqué son histoire et partant de là, sa fabuleuse carrière.

A mi-chemin entre la chansonnette, la comédie musicale, l’opérette et l’opéra, l’ensemble représente de manière succincte ce qu’elle a apporté au monde lyrique et notamment sa soif de recherche d’inédits de l’époque baroque, mais traduit de manière très jubilatoire, sa profonde italianité, son amour de cette joie de vivre si forte qui court les rues de Rome à Rimini, sans jamais s’interrompre ou se morfondre dans la tristesse.

Une variété ébouriffante

Cecilia Bartoli s’entoure de ses amis, chanteurs, danseurs, de son orchestre Les Musiciens du Prince — Monaco sous la direction d’Ivan Cassar, lui-même spécialiste des shows des artistes du classique. Le savoir-faire du metteur en scène David Livermore permet une riche utilisation des décors qui se succèdent sans temps morts, où s’enchevêtrent des photos d’époque en noir et blanc, les images de publicité des années 60, ou des événements historiques que Bartoli salue comme la résistance italienne contre le fascisme (dont elle souligne l’actualité) ou la chute du mur de Berlin, le studio d’une télévision où se déroule une fausse interview prétexte à ce récit rétrospectif, la représentation de salles de spectacle, les portraits de quelques-uns des chefs d’orchestre qu’elle a côtoyés et bien d’autres choses encore.

L’ensemble menée tambour battant sans temps mort forme un défilé luxuriant, exubérant qui fait irrésistiblement penser à l’Amarcord de Fellini dont elle se revendique ouvertement.

Car Cécilia Bartoli est une star d’une très grande intelligence qui pose un regard à la fois tendre et acéré sur ses soixante années d’existence, et sait nous donner à voir plutôt une sorte de rêve cinématographique qu’une véritable biographie. Certains regretteront qu’elle ne fasse pas le tour de ses nombreuses découvertes lyriques qui ont fait une partie de son succès, mais elle sait nous immerger dans ce qu’a été la musique sous toutes ses formes, durant son enfance, son adolescence, sa jeunesse et sa maturité

Cécilia Bartoli parcourt ainsi de nombreux épisodes de ses soixante années d’existence, son enfance et les voyages à la mer (sur les plages de Rimini en particulier) mais aussi la mainmise de la religion sur son éducation, ses premiers essais lyriques et ses confrontations avec quelques chefs d’orchestre célèbres qui ne lui font pas confiance, et ses premiers triomphes comme cantatrice. Sa vie ne fut pas toujours un long fleuve tranquille….

Souvenirs, souvenirs…

La succession d’images et de scénettes chantées et dansées, fonctionne un peu comme une douche écossaise, jouant sur la palette d’émotions qui va du pathos au charme en passant par le jeu, les sentiments, l’amour, la tristesse, l’héroïsme, la critique sociale, toujours avec une dose d’autodérision sur son propre rôle qui la rend si sympathique.

Car ses entrées en scène sont soignées et surprenantes quand elle commence par l’Aria d’Arbace « son quel nave ch’agitata » extrait de l’Artaserse de Riccardo Broschi (1734).

Elle revêt ainsi le costume de castrat du personnage baroque rappelant que les premiers rôles proposés aux mezzos étaient justement des rôles travestis, surtout quand leurs voix se prêtaient aux vocalises coloratures du répertoire qu’elle a beaucoup servi par ses multiples découvertes et les trésors exhumés dans ses enregistrements successifs.

Mais on peut la voir immédiatement après ce rappel, dans l’un des tubes joyeux et rythmé de Rita Pavone, une chanson de révolte de Nino Rota et Lina Wertmüller (1945), « Viva la pappa col pomodoro », tirée du film « Giornalino di Gian Burrasca » avec force de boites de sauce tomate à l’italienne.

Dans le cadre de la « fausse » interview menée par les acteurs Sax Nicosia et Maria Grazia Solano, l’on passe en revue les images les plus emblématiques de l’Italie des années 60, les Vespas, les foulards dans les cheveux, les décapotables, les gelati, et l’enfance de la future star, parfois dure, quelques épisodes d’autres activités professionnelles comme la dactylographie avec la chanson de Leroy Anderson, « The Typewritter » (1953), et son départ de sa ville natale avec « Arrivederci Roma », la chanson de Renato Rascel pour s’élever enfin dans les arcanes complexes du chant lyrique qu’elle illustre par quelques étapes.

 

Car elle use de nombreuses références à l’art lyrique, les arias les plus connues de son répertoire ponctuant régulièrement ses entrées sur scène. On préfèrera son émouvant « lascia la spina » (Haendel) et ou le très bel air de la Cenerentola de Rossini « no piu mesta accanto al fuoco » aux trois « tubes » de Carmen qui se succèdent de manière un peu mécanique. Alors que de doctes avis rappellent qu’elle « n’a pas la voix du rôle », son « Casta Diva » (Norma, Bellini) est suffisamment réussi dans sa version la plus courte pour soulever un enthousiasme considérable de la salle.

Mais Cécilia Bartoli rappelle aussi ce qu’elle doit à sa famille et notamment à sa mère, Silvana Bazzoni-Bartoli, elle-même soprano célèbre des années 50, en projetant sur écran un bel extrait d’un de ses « Sempre Libera » de la Traviata. Instant très émouvant où elle s’adresse à sa mère présente dans la salle et saluée par une très longue standing ovation du public, sensible à ce très bel hommage.

Une histoire italienne ne pourrait pas se faire sans un détour par le fameux ténor Caruso, le premier artiste lyrique qui a bâti une partie de sa notoriété sur l’enregistrement alors naissant et qui fait partie de ces Italiens exilés aux Usa qui n’ont cessé de briller avec son incontournable « O sole mio » (1916) qu’elle chante suivi du « Caruso » de Lucio Dalla.

Cécilia Bartoli aborde également quelques faits historiques importants qui l’ont marqué, dont la chute du mur de Berlin et la Résistance antifasciste en rappelant que son grand-père fut parmi les combattants contre le fascisme, sujet toujours d’actualité. Elle entonne l’hymne « Bella ciao », entourés de danseurs déguisés en partisans combattants et c’est avec beaucoup d’émotions qu’elle redonne à ce chant toute sa saveur révolutionnaire. C’est le titre qu’elle a volontairement donné à son show, clin d’œil à ses convictions profondes.

Côté comédies musicales, Cécilia Bartoli déploie son extraordinaire talent de comédienne avec un numéro introduit par la question « Et Salzbourg, que vous évoque ce nom prestigieux ? » auquel elle répond « Mozart, Strauss, Karajan…Julie Andrews ! » pour se livrer à une très belle imitation de la Maria du film tourné dans les rues de la ville et les jardins du palais Mirabell, « The sound of music ».

 

D’autres airs de films célèbres s’enchaînent à leur tour, images illustratives à l’appui, tels que le « tema d’amore » du « Nuovo cinema paradisio » (Morricone père et fils, 1988), ou le « My Heart will go on » immortalisé par Céline Dion, extrait de « Titanic » (et prétexte à évoquer les immigrants italiens partis sur les bateaux pour l’Amérique), naturellement suivi d’un « new York, new York » façon musical de Broadway.

Et l’on n’oubliera pas les titres de Rita Pavone qui déclenchent rires et applaudissements, comme le célèbre « Il geghégè », rock endiablé que l’infatigable diva reprendra en « bis » à l’issue du show.

On regrettera cependant un son parfois assez étrange à mi-chemin entre la sonorisation d’une comédie musicale et la retransmission d’un disque d’autrefois, les effets étaient peut-être voulus mais pas toujours très agréables à l’oreille.

Les titres de la soirée qui se succèdent à une cadence très rapide, mais l’ensemble s’enchaine avec fluidité loin d’une simple somme de souvenirs, le spectacle offre au contraire grâce au talent de Bartoli (et de ses amis) une succession de sons, d’images, de gestes et de souvenirs : tantôt ludique, tantôt sentimental, toujours teintée d’autodérision, du Bartoli dans toute sa splendeur, surprenant, dérangeant, excitant.

Un bel anniversaire !

Visuels : © SF/Monika Rittershaus