Agenda
Scènes
Musique
Auteurs et Autrices
Partenaires
Qui sommes-nous?
Contact

Festival de Salzbourg, Pentecôte : « Il ritorno d’Ulisse in patria » de Monteverdi

par Helene Adam
27.05.2026

L’édition 2026 du festival de Pentecôte affichait le thème du voyage. Rien de plus logique que d’opter, parmi les œuvres choisies, pour l’avant-dernier opéra de Monteverdi qui raconte le plus célèbre des voyages de l’univers antique. Outre une distribution superbe, la plus belle surprise venait d’une mise en scène basée sur les marionnettes de la Compagnie Carlo Colla & Figli. Du grand art pour une matinée très émouvante.

La fin du voyage

Il ritorno d’Ulisse in patria (le retour d’Ulysse dans sa patrie) est un opéra en trois actes et un prologue, composé par Claudio Monteverdi sur un livret de Giacomo Badoaro (1640). L’intrigue s’inspire des chants 13 à 23 de l’Odyssée d’Homère et raconte le retour d’Ulysse, roi d’Ithaque, après son long voyage d’errance forcée à l’issue de la guerre de Troie qui a eu lieu dix ans auparavant. Il débarque incognito et revêt l’apparence d’un mendiant.

Il y découvre trois prétendants (Antinoé, Pisandro et Anfinomo) qui harcèlent sa chère et fidèle Pénélope. Avec l’aide des dieux, de son fils Télémaque et de son fidèle ami le berger Eumétée, Ulysse triomphe des prétendants à travers quelques épreuves et reconquiert son royaume.

Nous sommes encore dans les débuts du théâtre lyrique, puisque le premier opéra date de 1600. Monteverdi est l’un des compositeurs les plus célèbres et cet Ulysse est sa première création à Venise.

Le récit de ce « dramma per musica » se montre particulièrement émouvant entremêlant à la manière de l’œuvre monumentale d’Homère, les dieux aux mortels et traçant un récit épique de l’épopée la plus célèbre de l’antiquité, prétexte à analyser les caractères des différents personnages : le courage, la fidélité, l’amour, l’amitié, la nostalgie, la jalousie, l’envie, la cupidité, y sont conviés à travers une dramaturgie remarquablement construite. Monteverdi a enrichi le récit de nombreux personnages, rendant l’intrigue foisonnante de rebondissements, et déployant son art consommé de la composition musicale mêlant voix et instruments.

 

Une des meilleures compagnies de marionnettistes

L’originalité de la réalisation réside dans le choix des marionnettes enchanteresses de la célèbre Compagnia Marionettistica Carlo Colla & Figli pour représenter les personnages.

C’est à la fin du dix-huitième siècle qu’un riche homme d’affaire milanais, Giovanbattista Colla fit aménager un théâtre de marionnettes dans son palais. Ruiné il dut ensuite s’exiler, se consacrant aux marionnettes comme moyen de subsistance. L’un de ses fils, Giuseppe, fonda la Compagnie en 1861 et ses propres enfants Antonio, Carlo et Giovanni poursuivirent la tradition avec leurs propres compagnies qui se développèrent sur plusieurs générations, d’abord troupe itinérante de plus en plus célèbre et invitée dans les grandes manifestations culturelles.

Puis la Compagnie s’installa au Teatro Gerolamo de Milan dont elle prit en charges la gestion de 1911 à 1957 jusqu’à ce que le théâtre soit menacé par des projets immobiliers. L’on retrouve plus tard, en 1965, la Compagnie qui prend un statut indépendant sous la houlette de Eugenio Monti Colla. Depuis lors, elle a acquis une solide réputation internationale notamment dans la mise en scène d’opéras. Elle compte à son actif par exemple les réalisations de Macbeth, de Rinaldo (de Haendel), de Turandot.

C’est dans cette salle à l’acoustique adaptée aux petites formations baroques qu’est la Haus für Mozart de Salzbourg, que ce magnifique Ulysse a été donné pour une seule séance.

 

Une réalisation impressionnante 

La scène est ainsi occupée par un petit théâtre, conçu par Franco Citterio, et réduit aux dimensions des belles marionnettes actionnées par des marionnettistes invisibles.

 

De temps en temps -et notamment de manière récurrente pour les tableaux montrant Pénélope tissant sa toile -les scènes les plus émouvantes de l’ensemble- les marionnettes sortent de leur cadre rectangulaire pour se montrer en premier plan avec l’artiste qui leur donne vie et mouvement.

On est sidéré par la beauté de l’ensemble, y compris les décors picturaux qui ornent le fond, paysages de mer, bateaux débarquant, salles du Palais ou vues d’Ithaque, ciel et mer bleus, atmosphère typiquement méditerranéenne.

L’adresse des marionnettistes, dont l’art traditionnel est célèbre à Salzbourg, leur permet de donner vie aux protagonistes de l’histoire avec un réalisme confondant. Ils réussissent à donner vie à leurs petits personnages qui expriment magnifiquement, gestes et postures complexe à l’appui, à exprimer tous les sentiments requis :  la colère, la douleur, le plaisir, l’amour, la surprise…  Et il ne manque aucun détail à cette allégorie, ni les aigles menaçants, ni les mouettes du bord de mer, ni les moutons du fidèle ami.

Outre le traitement délicat et nostalgique de la belle Pénélope, on apprécie tout particulièrement les retrouvailles entre Ulysse et son fils Télémaque, les querelles hautes en couleur et en gestuelle de Neptune et de Minerve, les épreuves de tir à l’arc, les combats et le final « joyeux ».

Et finalement, se dit-on, il y a quelque chose de magique à voir sous nos yeux la transformation du navire des Phéaciens en rocher, suite à la malédiction de Neptune, furieux qu’ils aient aidé Ulysse, lequel avait cruellement blessé son fils Polyphème (le cyclope) lors d’une de ses aventures. Et l’on peut voir les dieux et les déesses voler dans les airs avec leurs armures, les personnages devenir des vieillards puis rajeunir subitement.

Même sous forme de marionnettes, le spectacle a besoin d’une mise en scène, laquelle est conçue par Franco Citterio et Giovanni Schiavolin qui n’ont pas ménagé les mouvements virtuoses exigés pour faire vivre leurs personnages.

 

D’excellents chanteurs… dans l’ombre !

Évidemment la contrepartie de cet exercice de style de grand talent est une légère frustration de ne pas voir vraiment les chanteurs qui s’installent dans la fosse auprès des musiciens. Même si les marionnettes font mine de chanter, on regrette un peu de ne pas voir les artistes lyriques avant la fin au moment des saluts quand se mélangent habilement les personnages de tissu et de bois, les hommes et les femmes qui les manipulent et les interprètes de la très belle composition musicale de Monteverdi.

L’on peut d’ailleurs ainsi mesurer le nombre d’acteurs nécessaires à la réalisation d’un tel exploit.

Restés donc dans l’ombre, les chanteurs ont cependant donné de la voix et produit d’intenses émotions par la qualité de leur interprétation.

On retiendra d’abord l’extraordinaire performance de  Sara Mingardo, dotée d’une voix grave et profonde de contralto, convenant idéalement à la partie de Pénélope, qui nous saisit à chacune de ses apparitions, depuis les litanies du début jusqu’au superbe monologue où elle exprimes ses doutes avant d’entamer le dialogue final avec l’Ulysse à du baryton italien, Vito Priante, voix sombre elle aussi, timbre profond, et incarnation d’un héros revenu de situations plus dangereuses les unes que les autres grâce à ses ruses, qui livre là son dernier combat avant de trouver le repos.

On ajoutera aux compliments mérités, ceux qui s’adressent à deux ténors très contrastés de l’opéra :  le charmant et juvénile Télémaque de Massimo Altieri et le sage et fidèle Euméte, interprété avec maturité et puissance par le ténor Stefano Gambarino. Ils ont l’un et l’autres de longs duos-récits avec Vito Priante, et ce sont de très belles réussites. Parmi les ténors, on citera également l’interprétation plaisante de Davide Livermore en Iro glouton, égoïste, arrogant et finalement lâche, sans oublier le côté ridicule du personnage.

Mais on a également beaucoup apprécié les « dieux » qui perturbent l’action en permanence, eux aussi en opposition : la soprano Arianna Vendittelli campe une Minerve est sage et compatissante, volant sans cesse au secours d’Ulysse, son protégé, tandis que la basse Alessandro Ravasio chante le double rôle du « temps » et d’un Neptune vengeur et menaçant.

Les comprimari se sont révélés également de grande qualité. Citons ainsi Raffaele Giordani (Giove / Eurimaco / Anfinomo), Carlotta Colombo (Amore / Melanto), Sandro Rossi (L’Umana Fragilità / Ericlea), Jiayu Jin (Giunone), Francesca Cassinari (Fortuna), Jacopo Facchini (Pisandro) et Giacomo Pieracci (Antino).

 

Les qualités de l’orchestre baroque de Monte Carlo

Les Musiciens du Prince – Monaco ont accompagné ce difficile exercice sous la direction de Gianluca Capuano que l’on sentait intensément concentré pour parvenir sans dommage à cette synchronisation complexe. Le son de l’orchestre sonnait avec beaucoup de classe dans le style très spécifique du baroque des premiers âges de l’opéra et l’ensemble donnait un très beau souffle à cette partition où l’aspect narratif du lyrique domine.

Et l’effectif probable des créations de l’époque de Monteverdi, soit une petite douzaine d’instrumentistes variés parmi lesquelles il ne faut pas oublier la traditionnelles et très efficace machine à faire le vent, la tempête et et l’orage, convenait particulièrement bien aux choix du chef de retrouver de tous les points de vue, ce qui fait le charme de ces débuts de l’opéra, conçu comme divertissement.

 

Le spectacle qui se tenait en matinée, a été très bien accueilli par un public de connaisseurs, très attentif au cours des trois heures de représentation et très chaleureux à l’égard des artistes, toute disciplines confondues, qui sont venus saluer tous ensemble non sans humour !

Visuels : © SF/Marco Borrelli