Ce vendredi 26 juin, la réalisatrice Elena Yakovich, la pianiste Elisabeth Leonskaja et l’éditeur Arnt Cobbert échangent autour du film de Yakovich A deux : Ma vie avec Dimitri Chostakovitch et le livre au titre éponyme qui l’accompagne. La pianiste lituanienne Onutė Gražinytė clôt la matinée avec les Aphorismes de Chostakovitch.
À 11 h, la célèbre grange à Gohrisch où se déroulent les « Journées internationales Chostakovitch » est pleine comme un œuf malgré une chaleur étouffante. Devant ce public dévoué qui agite discrètement l’éventail ou, à défaut, le programme de cette 17e édition, le panel, modéré par le musicologue Alexander Gurdon, évoque les vies parallèles du compositeur et de sa veuve, Irina Antonovna, sa cadette de 28 ans. « Quand j’ai appris que la veuve de Chostakovitch était encore en vie, » Yakovich évoque le début de son projet de film, « j’étais très surprise. Pour moi, Chostakovitch était mort depuis une éternité. »
Dans ses propos introductifs, Yakovich aborde le projet du livre, qui naît aux Journées Chostakovitch de 2024, où elle avait présenté le film sur la vie d’Irina Antonovna et de Dimitri Dimitrievitch Chostakovitch. En deux ans, le livre a non seulement vu le jour mais aussi « fait des petits ». Si la première édition était allemande, le livre À deux existe désormais également en russe (6000 exemplaires vendus) et depuis quelques jours en français, dans une très belle traduction de Maria Matalaev, la petite-fille du célèbre violoncelliste du Quatuor Borodine, Vladimir Berlinsky. L’édition française a été publiée grâce au soutien de l’Association internationale Dimitri Chostakovitch à Paris, représentée dans la salle par son directeur Emmanuel Utwiller, que le public applaudit chaleureusement. Des applaudissements encore plus vigoureux accueillent la pianiste Elisabeth Leonskaja, lauréate du Prix international Chostakovitch Gohrisch 2026. Le même prix a été décerné à Irina Antonovna Chostakovitch en 2024.
À l’aide de son interprète, Brigitte Triems, Elena Yakovich se remémore le tournage avec la veuve de Chostakovitch. « En mai 2021, je suis allée à la datcha d’Irina Antonovna avec mon producteur et je m’attendais à un long tournage. J’avais lu le livre de Krzysztof Meyer [biographe et ami de Chostakovitch, assis au premier rang] pour me préparer. Mais Irina Antonovna m’a tout raconté en une journée. J’ai mis neuf mois à monter le film ensuite. » Questionnée sur sa collaboration avec Yakovich dans le film Plus le disque est noir, moins on peut en finir l’écoute, le titre éponyme du dernier vers du poème Bagatelle de Joseph Brodsky dédié à son amie Elisabeth Leonskaja, cette dernière – s’exprimant en allemand – évoque l’appartement de Sviatoslav Richter où elles s’étaient rencontrées « en buvant du thé, comme des vrais Russes. » Yakovich, qui avait réalisé le film Walks with Brodsky en 1994, lui a proposé de réaliser un documentaire sur elle sans passer par quatre chemins.
Retraçant le montage du film – et la structure du livre qui reprend celle du film –, Elena Yakovich explique que, vu la différence d’âge entre Chostakovitch et sa jeune épouse, le récit d’Irina Antonovna se divise naturellement en deux périodes : avant et après la rencontre avec Chostakovitch, qu’elle épouse en 1962.« Elle avait huit ans et était orpheline de ses deux parents, et lui, déjà célèbre, vivait dans le même immeuble avec sa famille et ses enfants. Ils n’avaient aucune conscience l’un de l’autre à ce moment-là. » Pour rendre le récit plus vivant – et elle réussit admirablement –, Yakovich intègre des images d’archives retraçant la vie de Chostakovitch au récit d’Irina Antonovna sur sa propre vie, « pour créer une narration parallèle. »
Nous écoutons ensuite la lecture, par Alexander Gurdon, d’un extrait du cinquième chapitre intitulé « Babi Yar : une première au bord de l’annulation ». Irina Antonovna y raconte la convocation du compositeur au Comité central du parti, l’omerta de la presse, silencieuse après la première moscovite, les tentatives d’empêcher la première à Minsk, dirigée par Valentin Kataev, et la fuite à l’Ouest d’un enregistrement clandestin de la Symphonie « Babi Yar ». Leonskaja commente : « Un génie fait beaucoup de choses, que nous ne faisons que décrire, et trop. À la fin c’est la musique qui compte. » Yakovich interrompt le tonnerre d’applaudissements qui suit, pour préciser que l’épisode du Babi Yar est « un moment fort du film » et que « l’histoire se répète aujourd’hui. » Leonskaja redemande la parole pour remettre l’église au milieu du village : « Le thème de l’artiste face au pouvoir est éternel. Je pense à Mozart et à ses difficultés à Salzbourg, ou à Beethoven, qui ne recevra pas de contrat de Vienne pour écrire un opéra. En quoi est-ce différent ? »
Suit la projection d’un extrait de douze minutes du film À Deux, qui commence par Irina Antonovna déclamant par cœur les premiers vers du poème Babi Yar d’Euguéni Ievtouchenko : « Non, Babi Yar n’a pas de monument / Le bord du ravin, en dalle grossière. L’effroi me prend. / J’ai l’âge en ce moment / Du peuple juif. / Oui, je suis millénaire. » Discrètement, Leonskaja quitte le plateau pendant le film et elle ne reviendra plus pour entendre Elena Yakovich parler de son nouveau projet : un film, suivi à nouveau d’un livre, sur Natalia Soljenitsyne, la veuve du prix Nobel de la littérature, Alexandre Soljenitsyne. « Il y a deux ans, Natalia Soljenitsyne parlait de l’importance de Chostakovitch. Elles sont très proches avec Irina Antonovna. Il y a ici aussi des parallèles à faire, » précise-t-elle, avant de céder la parole au piano.
Onutė Gražinytė clôt la session matinale de la deuxième journée Chostakovitch à Gohrisch avec ce ravissant cycle avant-gardiste de dix miniatures pour piano : Récitatif, Sérénade, Nocturne, Élégie, Marche funèbre, Étude, Danse macabre, Canon, Légende et Berceuse. Marquées par un modernisme assumé — angulaires, dissonantes, imprévisibles et virtuoses —, ces petites pièces révèlent un jeune compositeur déterminé à se forger un langage musical propre. Onutė Gražinytė nous en offre une interprétation habitée, précise et inspirée, qui ne présage que du bon pour le concert de clôture intitulé Les Rencontres Juives, que la jeune pianiste lituanienne jouera dimanche.
Visuel : © Aleksander Minaev