Ce 17 avril 2026, devant l’Auditorium complet de la Maison de la Radio, le compositeur et chef d’orchestre Matthias Pintscher et le flûtiste Emmanuel Pahud se retrouvent pour la création française de Transir de Pintscher. Le chef allemand dirigera, dans la deuxième partie, Le Mandarin merveilleux de Bartók, précédé par Friede auf Erden de Schoenberg.
Après une ravissante interprétation, toute en couleur et en délicatesse, de l’Ouverture de la Flûte enchantée de Mozart, les musiciens supplémentaires de l’Orchestre Philharmonique de Radio France rejoignent le plateau, et une partition surdimensionnée est installée sur le pupitre du chef et de l’auteur de la pièce, Matthias Pintscher. Composé en 2005-2006 pour flûte et orchestre de chambre, Transir a été créé le 13 août 2006 au Festival de Lucerne par Emmanuel Pahud et le Mahler Chamber Orchestra dirigé par Daniel Harding. Pintscher a écrit Transir en hommage au compositeur Dominique Troncin, décédé des suites du SIDA en 1994.
Alors que le verbe « transir » signifie pénétrer et engourdir de froid ou de peur, l’œuvre éponyme de Pintscher s’ouvre sur un fond sonore enveloppant, comme une moquette en laine, épaisse et chaude, un matin d’hiver. La flûte, omniprésente, traverse des paysages sonores étonnants, comme un somnambule errant dans un champ de bataille au milieu des combats. On retrouve le motif, récurrent chez Pintscher, de genèse et de destruction, de naissance et de disparition. Au travers de cette pièce merveilleusement étrange, la flûte traverse toutes les formes imaginables de son expression : d’une cadence exquise et mélodieuse au début jusqu’aux pulsations déconcertantes évoquant le battement d’un cœur de plus en plus fatigué avant le silence oppressant qui finit par déclencher un tonnerre d’applaudissements.

Emmanuel Pahud explore la nature instrumentale de son instrument en or massif avec la passion déterminée d’un Howard Carter qui découvre le tombeau de Toutankhamon après sept ans de recherches. Pahud fouille dans le moindre recoin sonore de sa flûte : il siffle, il pulse, il souffle délicatement, il crache, il chante. Il produit des sons lunaires, urgents, rauques, perçants ou encore des mélodies ondulantes d’une beauté époustouflante. Pahud défend le concerto dont il est le dédicataire comme personne, et au pupitre de chef, son compositeur dirige l’orchestre qui accompagne le soliste avec l’attention, l’émotion et la fierté d’un jeune papa qui accueille sans premier-né.
Après l’entracte, la soirée se poursuit avec Le Mandarin merveilleux, précédé de Friede auf Erden (Paix sur terre) d’Arnold Schoenberg. Très rarement exécuté, ce joyau de modernité et l’unique pièce de Schoenberg d’inspiration chrétienne, est d’une extrême difficulté d’intonation. Composée en 1906-1907 et créée en 1911 à Vienne, cette œuvre pour chœur mixte et orchestre de chambre est une mise en musique pour un chœur a cappella d’un poème du poète suisse Conrad Ferdinand Meyer dont les quatre strophes évoquent l’harmonie universelle annoncée par la naissance du Christ. Mais, tout comme la paix sur terre, la ligne brahmsienne de Friede auf Erden est constamment troublée par une écriture contrapuntique et des lignes mélodiques rapides qui font exploser le cadre de la tonalité. Entre postromantisme et expressionnisme, entre tonalité et atonalité, entre paix et guerre, Friede auf Erden est une œuvre ironique et âpre, pétrie de faux espoirs et d’illusions trahies.
Admirablement interprétée par le chœur de Radio France sous la direction de Zoltán Pad, Friede auf Erden est un choix audacieux, mais très réussi, pour introduire Le Mandarin merveilleux (A csodálatos mandarin). La composition de la pantomime de Bartók entre octobre 1918 et mai 1919 coïncide avec la défaite et le démantèlement de l’Autriche-Hongrie lors de la Première Guerre mondiale, les privations qui l’ont accompagnée dans les pays issus de l’ancien empire et l’arrivée au pouvoir de Miklós Horthy en Hongrie. Les Bartok vivaient sans électricité ni eau courante, et mangeaient peu. Le compositeur a contracté la grippe espagnole en 1918 et – étant politiquement à gauche – il a été accusé par le gouvernement fasciste de Horthy d’être un traître de la Hongrie. Sachant que Le Mandarin merveilleux n’avait aucune perspective à Budapest – l’œuvre ne sera jouée en Hongrie qu’en 1945 – Bartók a organisé sa création à Cologne. La première a provoqué un tumulte si violent qu’il a fallu baisser le rideau coupe-feu. Jugée « vulgaire » et « immonde » par Cologne puritaine des années 1920, l’œuvre audacieuse de Bartók a été aussitôt retirée de la programmation sur l’insistance de Konrad Adenauer, alors Oberbürgermeister.

La fable symbolique sur le pouvoir de l’amour derrière une intrigue impitoyable, imprégnée d’érotisme et de brutalité, s’ouvre sur un portrait saisissant d’un paysage urbain moderne, dynamique et sordide ; un écho musical de Metropolis de Fritz Lang. Trois clochards forcent une jeune fille à attirer des passants dans un taudis afin de pouvoir les dépouiller de leurs possessions. La clarinette déploie une mélodie langoureuse et séduisante lorsque la jeune fille attire sa première victime, un vieil homme débraillé. Des glissandos ascendants saccadés aux trombones caractérisent sa démarche chancelante. Il n’a pas d’argent et les clochards le rejettent dans la rue. Le deuxième, un jeune homme timide, représenté par le hautbois, subit le même sort. Mais le troisième homme, le Mandarin, est un personnage impressionnant. Lorsque la jeune fille danse pour lui, le Mandarin est envahi par une passion violente. Il poursuit la jeune fille effrayée. Les clochards tentent de l’étouffer avec un oreiller après l’avoir dépouillé et trainé jusqu’au lit. Mais le Mandarin ne meurt pas. L’un des clochards attrape alors une vieille épée rouillée et la plonge trois fois dans le corps du Mandarin. Il s’effondre un instant, puis se relève et se jette à nouveau sur la jeune fille. Les clochards le maîtrisent et le suspendent au lampadaire. Son corps inerte tombe au sol et se met à briller d’une lueur bleu-vert. Ayant compris la nature de son désir, la jeune fille demande la libération du Mandarin. Une fois sa passion assouvie, il meurt.
La musique, narrant ce récit empreint d’un désir sauvage, est cinématographique. Des cordes frémissantes, des glissandos à la harpe et au piano, ainsi que des figures haletantes des autres instruments à vent accentuent la tension après le passage du client timide. Les trombones, renforcés par les cymbales et la grosse caisse, et soutenus par un trémolo inquiétant de tout l’orchestre, annoncent l’arrivée du Mandarin avec une majesté terrifiante, tandis que la poursuite de la jeune fille convoque une musique d’une énergie rythmique sans pareille dans l’œuvre de Bartók. Matthias Pintscher et l’Orchestre Philharmonique de Radio France nous en livrent une belle interprétation, notamment dans les passages langoureux. L’ouverture est vigoureuse et évoque avec conviction les paysages urbains et industriels modernes. Les solos de la clarinette et du hautbois sont magnifiquement exécutés. La danse du Mandarin est menée avec brio par un Pintscher concentré et attentif aux détails. Toutefois, les passages de la poursuite et de la violence sexuelle semblaient trop lisses, pour ne pas dire politiquement corrects. Certes, colorés, dynamiques et précis, mais sans la sauvagerie passionnelle qui est le cœur même du Mandarin merveilleux.
Visuels : Christophe Abramowitz / Radio France