À quelques heures du lancement du Festival d’Avignon et à peine deux jours avant le début des Rencontres d’Arles, l’adorable musée vernissait ce 3 juillet sa toute nouvelle exposition dédiée aux Dessins, gribouillages et graffitis de l’enfant du pays.
En réalité, ce sont deux expositions très complémentaires que le musée Réattu dédie à un Christian Lacroix que l’on connaît moins : ni le couturier, ni le costumier, mais le dessinateur compulsif et le collectionneur d’images. Ce n’est pas un secret : à Arles, tout ramène à Christian Lacroix. À la Provence, bien sûr. À la Camargue. Aux Arlésiennes, aux corridas, aux monstres de légende, à Picasso découvert enfant au musée Réattu (tiens, tiens !), à Lucien Clergue, aux couleurs du Sud… ou plutôt à leur envers. Car si l’on associe volontiers le créateur aux explosions chromatiques de la haute couture, les deux expositions que lui consacre aujourd’hui le musée racontent une histoire bien différente : celle d’un homme qui dessine depuis toujours, collectionne depuis toujours, et dont toute la création ne vient que du regard.
D’un côté, Dessins, gribouillages et graffitis est une immense plongée dans plus de soixante-dix années de dessins. De l’autre, un parcours dans les collections permanentes est ponctué des photographies que Christian Lacroix a réunies au fil des décennies. Deux expositions qui fonctionnent comme un diptyque très organique : l’œil et la main.
Le musée ouvre les cartons d’archives accumulés depuis la maternelle. Des premiers croquis d’enfant aux dessins préparatoires pour la haute couture, le théâtre ou l’opéra, c’est toute une vie qui apparaît, feuille après feuille. Il nous raconte que ces trésors proviennent des caves et des greniers de sa famille et que sa grand-mère en a malheureusement jeté un paquet. On lui demande pourquoi ; il répond : « Ça prend trop de place ! » On sourit face à cet homme qui se méfie de la chaleur. Et puis on écarquille les yeux face aux croquis qui envahissent tous les espaces d’exposition. On comprend qu’à la racine de tous les vêtements et costumes, il y a un trait de crayon ou de gouache.
Le corpus est gigantesque, au point qu’Andy Neyrotti, responsable du pôle étude-conservation du musée, sèche. Il ne sait pas combien de dessins sont devant nous. Il faut dire que c’est un immense pêle-mêle. On retrouve les études historiques des années 1970, les esquisses réalisées sur des bouts de papier, les recherches pour Hermès, Jean Patou, puis pour sa propre maison fondée en 1987.
« Je savais dessiner, mais côté coupe, j’ai appris sur le tas », confie-t-il. Lorsque la maison Christian Lacroix ferme en 2009, il se met à faire autre chose. Ses dessins se destinent alors au théâtre et à l’opéra. La scénographie prend le relais. Les salles consacrées aux costumes témoignent de cette continuité.
Plus on déambule, plus on a la sensation d’être projeté·es dans une installation mentale. Les œuvres se répondent, s’accumulent, se superposent presque. Il en va de même pour les matières. On ne compte pas non plus les tapis, qui sont autant de prolongements des dessins. Dans la toute première salle (mais vous avez compris que l’ordre n’a aucune importance ici), une moquette fait surgir dragons et Tarasque bien locaux.
« J’ai horreur du vide », dit-il. Cela se traduit autant dans son accrochage que dans son dessin. Les feuilles, autant que les enveloppes ou les Post-it, sont recouvertes jusqu’à saturation. Et tout est… magnifique. On le découvre caricaturiste, montrant à merveille l’élégance de Saint Laurent, et ses silhouettes à peine murmurées disent déjà la volupté des tissus et des coupes à venir.
Derrière l’exubérance affleure pourtant une part beaucoup plus sombre. Les monstres reviennent sans cesse. Les dragons, la Tarasque, les créatures hybrides peuplent les dessins comme les tapis. Le deuil irrigue plusieurs séries. Il dit : « Je rêve en noir et blanc. » Il ajoute : « La couleur, c’est très bien, mais ce que j’aime, c’est le noir. » Voilà sans doute le paradoxe de Christian Lacroix. Celui que l’on réduit souvent à l’explosion des couleurs revendique avant tout les nuances du noir. « Les noirs, c’est tellement de couleurs à la fois », ajoute-t-il. Nous voici face à de réelles abstractions qui ressemblent à des Soulages. Oui, chez Lacroix !
Dans les salles permanentes du musée Réattu, Christian Lacroix a accroché les photographies qu’il collectionne depuis des décennies. Il ne s’agit pas d’une collection encyclopédique, encore moins spéculative. Elle est née de rencontres, de cadeaux, mais surtout de coups de cœur. Une première photographie de lui, signée Annie Leibovitz, accueille le parcours. Plus loin, Véronique Ellena photographie un supermarché bruxellois qui ressemble à une peinture flamande, ou un cycliste casqué ; Catarina Hadjeb poursuit son travail autour des reliques ; d’autres images évoquent Act Up, les combats LGBTQIA+, ou le monde de la mode. On comprend, avec ces deux expositions mises côte à côte, que Lacroix est un grand sensible. Même les autoportraits ne célèbrent jamais la figure du couturier. « Christian ne s’embellit pas », remarque-t-on. L’expressivité l’emporte toujours sur la beauté. La Provence, la Camargue, l’Espagne traversent tout le parcours. Mais, au fur et à mesure, les images deviennent de plus en plus abstraites, parfois floues, abolissant toute l’image que l’on a pu se faire de lui.
Christian Lacroix – Dessins, gribouillages et graffitis du 4 juillet au 4 octobre 2026 au Musée Réattu à Arles
Visuel : affiche et Christian Lacroix, Sans titre, années 2010, dessin à la palette graphique © Monsieur Christian Lacroix 2026