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Théo Augier : « Je voulais jouer un jeune homme dont la vie est bouleversée, pas simplement des symptômes »

par Maxime Dorian
13.10.2026
France 2 – on aboie en silence – Théo Augier – Meilleur acteur Fiction de la Rochelle

Récompensé par le prix de la meilleure interprétation masculine au Festival de la Fiction de La Rochelle 2026, Théo Augier incarne Jérémy dans On aboie en silence, réalisé par Shirley Monsarrat. Librement adapté du livre éponyme autobiographique de Gringe, le film raconte le quotidien d’une mère qui élève seule ses deux fils, dont le plus jeune est atteint de schizophrénie.  Rencontre.

« Il n’y a pas une seule manière de vivre la schizophrénie »

Le film est adapté du livre autobiographique de Gringe, Ensemble, on aboie en silence. L’aviez-vous lu ? Avez-vous rencontré Gringe ou son frère pour préparer votre personnage ?

Oui, j’ai beaucoup travaillé sur le livre, que j’ai lu plusieurs fois. Mais c’est une adaptation assez libre. Le livre n’est pas extrêmement narratif. Il rassemble des moments de vie sur une longue période, sans véritable construction avec un début et une fin. Les scénaristes ont dû resserrer l’histoire pour en faire un film.

Je n’ai pas rencontré Gringe ni son frère. Gringe a fait confiance à l’équipe, mais il est resté plutôt en retrait du projet. Je pense qu’il avait aussi besoin de prendre une certaine distance avec cette histoire.

Vous avez rencontré Lucille Zola, cofondatrice de La Maison Perchée, ainsi que le psychiatre Jean-Victor Blanc. Qu’est-ce que ces échanges vous ont apporté ?

Je connaissais très peu de choses sur la schizophrénie. J’avais donc énormément à apprendre. Je me suis documenté à travers des livres, des films et des podcasts.

La rencontre avec Lucille Zola m’a beaucoup aidé. Elle vit elle-même avec la schizophrénie et m’a très généreusement parlé de son expérience. J’ai également rencontré le docteur Jean-Victor Blanc, qui m’a apporté un regard médical sur la maladie.

Ces deux approches étaient complémentaires. Elles m’ont surtout permis de comprendre que chaque personne vit la schizophrénie différemment. Il n’existe pas une expérience unique de cette maladie.

Vous teniez également à ne pas réduire Jérémy à sa maladie. Comment avez-vous construit le personnage au-delà de ses symptômes ?

C’était très important pour moi de construire Jérémy en dehors de sa maladie. Je voulais en faire un personnage à part entière, pas simplement quelqu’un de malade. Je tenais à ce que le spectateur découvre un jeune homme qui traverse une période très difficile, dont la vie est bouleversée, et pas seulement une succession de symptômes.

« Avec Marvin, on a passé quinze minutes à répéter et trois heures à parler de nos vies »

La relation entre Jérémy et son frère est au cœur du film. Votre complicité avec Marvin Dubart est particulièrement convaincante. Comment l’avez-vous construite ?

Shirley Monsarrat avait pensé à moi pour le rôle, mais j’ai quand même passé plusieurs tours de casting. Lors du dernier, il fallait notamment trouver l’acteur qui jouerait mon frère. J’ai donc passé des essais avec plusieurs comédiens.

Avec Marvin, la connexion a été assez évidente. Nous ne nous connaissions pas vraiment, même si nous avions le même agent. La veille du casting, il m’a proposé de nous retrouver pour répéter. Nous avons passé quinze minutes à travailler les scènes et trois heures à discuter de nos vies, à nous confier des choses très personnelles.

Le lendemain, cette proximité existait déjà. Et pendant la préparation du film, apprendre à connaître Marvin est devenu l’un de mes trois grands axes de travail, avec la documentation sur la schizophrénie et la construction de Jérémy en dehors de sa maladie.

Quand on joue deux frères, il faut pouvoir ressentir cette familiarité. Avec mon propre frère, je sais ce qu’il pense, ce qui peut le faire rire, quand il va bien ou non. J’avais besoin de connaître Marvin très vite pour retrouver quelque chose de cet ordre.

Aujourd’hui, nous sommes vraiment devenus amis.

Mélanie Doutey surprend également dans le rôle de votre mère. Elle incarne une femme proche de ses fils, presque davantage une amie qu’une figure d’autorité. Cette interprétation vous a-t-elle déstabilisé ?

Au départ, oui, j’ai été un peu surpris par ce choix. Mais en travaillant avec elle, j’ai compris à quel point il était intéressant.

Mélanie a apporté à son personnage une relation presque amicale avec ses enfants, sans ce rapport hiérarchique traditionnel entre une mère et ses fils. Cela donne une autre dimension à cette famille. On comprend aussi pourquoi cette mère ne s’inquiète peut-être pas autant qu’elle le devrait au début.

Je trouve très important qu’un acteur ait un véritable point de vue sur son personnage. Il ne suffit pas de dire son texte naturellement. Il faut proposer quelque chose, avoir une vision.

Et Mélanie a apporté beaucoup à son rôle. Ses choix de jeu ont enrichi le film et rendu son personnage profondément humain.

« Shirley nous a laissé une grande liberté »

Justement, quelle liberté Shirley Monsarrat vous a-t-elle laissée ? Avait-elle fixé une orientation particulière, entre réalisme presque documentaire et recherche d’émotion ?

Je pense qu’elle avait ses propres partis pris de réalisatrice, mais elle ne m’a pas donné de consignes aussi précises sur cette opposition entre documentaire et émotion. Nous savions surtout que nous ne cherchions pas à reproduire fidèlement la vie de Gringe et de son frère.

Les personnages ont été adaptés, les noms ont changé et Jérémy a été largement construit pour le film.

La grande force de Shirley, c’est la confiance qu’elle accorde à son équipe. Elle nous a laissé beaucoup de liberté. J’avais énormément préparé le rôle et je pouvais lui proposer des idées, des répliques ou des improvisations.

Par exemple, le petit rituel que nous avons avec Marvin, lorsque nos personnages comptent jusqu’à trois avant de prononcer chacun un mot au hasard, vient de nous. C’est quelque chose que nous avons créé ensemble.

Shirley nous a permis d’apporter ces détails qui rendent la relation plus vivante.

Certaines scènes se déroulent dans un établissement psychiatrique. Le tournage a-t-il eu lieu dans un véritable hôpital ? Des personnes concernées par la maladie ont-elles participé à ces séquences ?

Non, les scènes n’ont pas été tournées dans un véritable hôpital psychiatrique. Le lieu a été reconstitué et les personnes que l’on voit sont des comédiens ou des figurants.

Il y a toutefois une exception : Lucille Zola, qui m’avait aidé à préparer le rôle, est venue sur le tournage et apparaît brièvement dans une scène de groupe, lorsque Jérémy se présente et affirme qu’il est réalisateur.

« Jérémy commence à comprendre la place que la maladie prend dans sa vie »

Le film montre un cheminement difficile. Jérémy est hospitalisé, cherche à retrouver son autonomie, puis finit par accepter de retourner à l’hôpital. Comment avez-vous abordé cette évolution ?

Ce cheminement était déjà inscrit dans le scénario.

Ce que racontent le film, mes recherches et les rencontres que j’ai faites, c’est qu’il s’agit d’une maladie avec laquelle on doit apprendre à vivre.

Vers la fin du film, Jérémy commence à prendre conscience de la place que la maladie occupe dans sa vie. Il entame alors un chemin vers une forme de rétablissement, et cela passe notamment par son retour à l’hôpital.

L’une des scènes très fortes du film est celle où Madeleine, interprétée par Delphine Baril, parle à Jérémy de l’acceptation de sa maladie. Ce personnage existe-t-il dans le livre ?

Non, Madeleine n’existe pas dans le livre.

Le film permet aussi de découvrir la pair-aidance, dont je n’avais jamais entendu parler auparavant. Il s’agit d’un soutien entre personnes concernées par la maladie. Ce n’est pas une relation de médecin à patient, mais de personne concernée à personne concernée. La Maison Perchée, cofondée par Lucille Zola, repose sur ce principe. C’est une forme d’accompagnement précieuse, mais encore largement méconnue. Je l’ai moi-même découverte en préparant le film.

« Le mot schizophrène finit parfois par effacer la personne »

Au cinéma, la schizophrénie est souvent associée à la violence ou à la dangerosité. Le film montre au contraire un jeune homme avec ses rêves, ses fragilités et ses relations. Quel regard portez-vous sur ces représentations ?

C’est une maladie dont tout le monde connaît le nom, mais que beaucoup de gens connaissent finalement très mal. Moi-même, avant de préparer le rôle, je me suis rendu compte que je n’y connaissais presque rien.

Il existe de nombreux préjugés. On associe parfois la schizophrénie à un dédoublement de la personnalité, ce qui est faux. On l’associe aussi à la violence et au danger, alors que les personnes concernées peuvent surtout être très apeurées et davantage exposées à des risques pour elles-mêmes.

Aujourd’hui, on parle davantage de santé mentale. Il est devenu plus courant d’évoquer la dépression, l’anxiété ou le fait de consulter un psychologue. C’est une évolution nécessaire. Mais certaines maladies, dont la schizophrénie, restent entourées de peur.

Et le mot « schizophrène » peut finir par écraser la singularité de la personne.

Ce que nous avons essayé de faire, c’est justement de remettre un être humain derrière ce mot. Le film présente d’abord Jérémy comme un jeune homme à part entière, avant de montrer comment la maladie vient bouleverser son existence.

« Ça me donne envie de travailler encore plus »

Théo Augier. On aboie en silence. France 2

Vous avez reçu le prix de la meilleure interprétation masculine au Festival de la Fiction de La Rochelle. Qu’est-ce que cette récompense change pour vous ?

Je ne sais pas encore ce que cela changera concrètement.

Mais je sais ce que cela a changé pour moi. Le lendemain de mon retour de La Rochelle, j’ai écrit sur mon bureau : « Faut bosser, mec. »

Je suis évidemment très heureux de cette reconnaissance. Et surtout, elle me donne envie de travailler encore davantage.

On aboie en silence sera diffusé sur France 2 le mercredi 14 octobre 2026 à 21h10. Durée 90 minutes

© Photo : India Lange