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Sacré Sound Festival : The Addis Ken Project, de l’Ethiopie au jazz, en passant par Jérusalem.

par Hanna Kay
01.06.2026

Il y a dans Addis Ken quelque chose du lever du jour, d’un horizon entre traditions liturgiques des Juifs d’Éthiopie, jazz, blues et rythmes africains.  Dialogue entre le saxophoniste et chanteur éthiopien Abate Berihun et le trio du pianiste israélien Roy Mor,  Addis Ken raconte autant une histoire personnelle qu’une aventure collective. Roy Mor revient pour nous sur cette rencontre musicale où le jazz devient un pont entre les cultures et un langage universel de liberté et de spiritualité. En concert le 2 juin à Paris pour le Sacré Sound Festival. 

 Votre musique circule entre l’Éthiopie, Israël, le jazz et les rythmes africains. Considérez-vous Addis Ken comme un pont musical entre les cultures ?

Absolument. Lorsque j’ai rencontré Abate, nous avons commencé à jouer, et  nous nous sommes connectés à travers la musique, mais aussi en tant que personnes, en tant qu’amis.  Puis nous avons créé The Addis Ken Project,  Abate a apporté son héritage musical (l’Éthiopie, son expérience israélienne, ses influences jazz, l’afrobeat), et moi le mien (Israël, le jazz, les musiques du Moyen-Orient et bien d’autres influences).

Lorsque le groupe est devenu un quartet avec David Michaeli à la basse et Nitzan Birnbaum à la batterie, chacun a apporté sa propre personnalité musicale. La  musique du groupe est devenue une sorte de pont entre différents styles et cultures, d’autant plus que la plupart d’entre nous sont enracinés dans plusieurs « continents musicaux ».

Par exemple, notre batteur Nitzan Birnbaum est également chanteur et producteur, dans un registre que l’on pourrait qualifier de pop, tout en étant très actif sur la scène du free jazz avec Albert Beger et d’autres musiciens. David Michaeli est aussi le bassiste du trio de jazz contemporain SHALOSH. Quant à moi, je suis impliqué dans une grande variété de projets : piano solo, trio, quartet, quintet de jazz, musiques du Moyen-Orient et autres influences.

Au-delà de cela, la plupart des compositions de l’album sont signées Abate. Elles sont écrites à partir de gammes traditionnelles éthiopiennes que nous développons et arrangeons ensuite collectivement, parfois en transformant profondément les idées d’origine. Certains textes sont issus de la tradition juive. À cela s’ajoutent notre goût de l’aventure musicale et de l’improvisation, hérités du jazz, tandis que plane au-dessus de l’ensemble l’esprit du blues. Le résultat est cette fusion qui reflète nos goûts musicaux respectifs et devient finalement un véritable pont interculturel.

https://vimeo.com/1134949389?fl=pl&fe=sh

Comment vous êtes-vous rencontrés avec Abate Berihun ? Qu’est-ce qui vous a immédiatement rapprochés, musicalement et humainement ?

J’ai rencontré Abate Berihun grâce à mon frère, le pianiste Omri Mor, qui avait déjà joué avec lui à plusieurs reprises. Lors d’un concert, je me suis retrouvé à monter sur scène pour jouer un morceau avec lui, complètement à l’improviste, juste en duo. Cela a été une expérience très marquante pour moi. Dès ce moment-là, j’ai su que je voulais jouer avec lui.  Nous nous sommes retrouvés pour travailler sur de la musique ensemble, et c’est là que notre lien s’est véritablement créé.  Il m’a appris les gammes éthiopiennes et je lui ai transmis certaines notions liées aux standards de jazz et à l’harmonie. Au-delà de notre connexion musicale fondée sur l’écoute profonde et la curiosité mutuelle, j’ai énormément appris de sa manière d’être : sa capacité à accepter toute situation musicale telle qu’elle se présente et à la transformer en quelque chose de positif.

(c) Ronen Goldman

Y a-t-il une dimension politique dans votre musique, même lorsqu’elle est dépourvue de paroles ?

S’il y en a une, elle s’exprime d’elle-même à travers la nature même de notre musique, qui mêle différentes cultures, différentes époques et différents horizons, en réunissant à la fois des éléments du sacré et de la liberté. Si la profondeur culturelle de cette musique s’enracine dans les traditions ancestrales juives éthiopiennes, africaines et afro-américaines du jazz, son esprit ultime et son message demeurent universels.

La musique liturgique éthiopienne semble très présente dans cet album. Que vous apporte la spiritualité dans votre manière d’improviser ?

Elle donne un contexte à l’improvisation. L’improvisation devient alors un véhicule au service d’une intention supérieure. Elle renforce aussi l’exigence de vérité lorsque l’on improvise. C’est toujours important, quel que soit le contexte musical : c’est un idéal vers lequel on tend constamment, même si l’on ne l’atteint pas toujours.

Souhaitiez-vous que cet album raconte une histoire d’exil, de transmission et d’identité ?

Je pense que c’est quelque chose qui apparaît très clairement dans les morceaux de l’album, même si cela s’est sans doute construit de manière inconsciente, plutôt que comme une intention présente dès le départ.  Une multitude d’identités coexistent dans cet album. Des identités musicales : le jazz contemporain, la musique traditionnelle éthiopienne, le free jazz, l’afrobeat, l’éthio-jazz, les musiques latines, la soul et le R&B dans la voix de Rudi, un peu de funk, des mesures asymétriques, etc. Il y a aussi des identités géographiques : l’Éthiopie, Israël, l’Amérique, l’Afrique et le Moyen-Orient. Et des identités culturelles et spirituelles : les Psaumes de la Bible hébraïque, la tradition ancienne du ge’ez des Beta Israël et du christianisme éthiopien, la musique afro-américaine et différentes formes de prières. Concernant la transmission, c’est avant tout l’histoire d’Abate : ses multiples identités, son expérience personnelle de l’exil et la transmission de son héritage culturel. Il  est Abate en tant qu’individu, mais à travers cette œuvre, mais il devient aussi le symbole de quelque chose de plus vaste que lui.

(c) Yoel Levy

Certains moments de l’album semblent presque cinématographiques. Imaginez-vous des images ou des souvenirs lorsque vous composez ?

J’ai appris quelque chose de mon frère Omri, notamment lorsque je joue des pièces pour piano solo : essayer de ne pas penser directement à la musique elle-même, mais plutôt à ce qui se trouve en dehors d’elle. Imaginer des images, des souvenirs, des scènes de cinéma ou différentes situations. Ces images finissent par se transmettre naturellement dans le jeu et l’interprétation. L’idée est qu’elles permettent au musicien comme au public de partir en voyage, plutôt que de rester concentrés sur les aspects techniques : les mouvements des mains, l’harmonie ou la structure.

Quelles sont vos principales influences jazz et quels musiciens ont le plus façonné votre langage musical ?

Elles sont tellement nombreuses qu’il est difficile de toutes les citer spontanément. Pour n’en mentionner que quelques-unes, tout en sachant que j’en oublierai beaucoup : Oscar Peterson, John Coltrane, Brad Mehldau, Beethoven, Bach, Blue Mitchell, Wynton Kelly, Metallica, The Prodigy, Bud Powell, Pat Metheny, Herbie Hancock, et bien d’autres encore.

Pourquoi avoir choisi le nom « Addis Ken » ? Que symbolise-t-il pour vous ?

« Addis Ken » signifie « Nouveau Jour » en amharique. C’est Abate qui a eu l’idée de ce nom. Lorsque nous avons lancé le projet, il sortait d’une période particulièrement difficile de cinq années durant lesquelles il jouait très peu et faisait rarement de la musique, à la suite d’un divorce compliqué et d’autres bouleversements personnels. Ce nom était donc porteur d’optimisme. Il symbolisait la nouvelle période créative qui s’ouvrait devant lui, mais aussi devant nous tous. Et il avait absolument raison. Avec le recul, ce nom évoque également l’espoir, l’optimisme, la lumière, le lever du soleil, les nouveaux départs, le temps, la tradition et le renouveau. Nous espérons que notre musique exprime tout cela.

 

Visuel : ©pochette d’album.

The Addis Ken Project sera en concert le 2 juin. Toute la programmation du Sacré Sound Festival, du 26 mai au 5 juin 2026.