Ce mercredi 4 novembre, au lendemain du Goncourt, le Prix de Flore 2026 a couronné Lucie Rico pour Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? (P.O.L), au terme d’un vote serré. La fête, elle, a continué longtemps après l’annonce, au rythme endiablé des platines.
Le Flore aime parfois secouer le petit monde littéraire, et Frédéric Beigbeder n’allait pas laisser passer la polémique de la saison sur la place de l’IA. Quelques semaines après que l’Académie Goncourt a retiré de sa sélection C’était ça ou mourir, le roman de Thélyson Orélien, le cofondateur du prix a lancé la soirée en demandant à Claude, l’assistant IA d’Anthropic, d’écrire en direct le discours d’annonce de la lauréate.
Dans le roman primé de Lucie Rico, tout part d’une panne de clavier. Jennifer mène une vie qui lui convient quand une phrase inachevée s’affiche à l’écran : « Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et ». La suite manque, et ce blanc fait resurgir une scène de son enfance dont elle a tout oublié. Pour la retrouver, elle ne dispose que de quelques indices : Perpignan, où elle a grandi, son grand-père, et une tache de sang sur le petit pull jaune qu’elle portait alors. Elle décide de reconstruire à l’identique l’appartement de son grand-père pour rejouer la scène. Mais plus elle s’obstine, plus sa mémoire lui joue des tours.
Née en 1988 à Perpignan, Lucie Rico est aussi scénariste et réalisatrice, et l’on retrouve ce regard de cinéaste dans le goût du roman pour le décor reconstitué et les atmosphères holywoodiennes. Son premier livre, Le Chant du poulet sous vide (2020), avait reçu le prix du Roman d’écologie.
Carole Chrétiennot et Frédéric Beigbeder ont fondé le prix en 1994, avec Françoise Sagan pour marraine de la première édition. Il distingue chaque année un jeune auteur au talent prometteur, et en plus de trente ans son palmarès a tenu ses promesses : Michel Houellebecq, Virginie Despentes, Amélie Nothomb, Christine Angot ou Aurélien Bellanger y figurent, tout comme Rebeka Warrior, lauréate l’an dernier pour Toutes les vies (Stock). Le calendrier a bien fait les choses cette année : Philippe Jaenada, couronné au Flore en 1997 pour Le Chameau sauvage, vient de recevoir le Goncourt pour L’Inconnue du quai de Javel.
Une fois le verdict rendu, le Café de Flore change de visage : l’institution germanopratine se mue peu à peu en club au son des platines de Dorion, bientôt rejoint par Cut Killer puis par DJ Maf.
Le discours d’annonce, cette année, avait commencé par surgir d’une machine. Le prix, lui, récompense ce que seule une mémoire humaine sait faire : s’inventer des récits pour se protéger des non-dits.
Visuel : © Jean Picon – Saywho