Le compositeur de jazz et pianiste Abdullah Ibrahim est décédé à 91 ans, d’après un communiqué écrit par sa famille. Il est mort en Allemagne d’une courte maladie, ce 15 juin 2026.
Abdullah Ibrahim, après plus de six décennies de carrière, « s’est éteint paisiblement entouré de sa famille en Allemagne, des suites d’une courte maladie » à 91 ans, ont annoncé ses proches dans un communiqué, relayé par l’AFP lundi soir. En mars dernier, il avait joué une dernière fois devant le public sud-africain lors du festival international de jazz du Cap, sa ville de naissance.
Né le 9 octobre 1934 sous le nom de baptême d’Adolph Johannes Brand, Abdullah Ibrahim commence le piano à l’âge de 7 ans, poussé par sa mère, pianiste à l’église. Dès 15 ans, il commence sa carrière en jouant avec de grands ensembles de swing et fait ses classes dans des orchestres de marabi. À 24 ans, il forme son premier groupe, le Dollar Brand Trio. Et en 1959, il rejoint le septet The Jazz Epistles, qui compte aussi le trompettiste Hugh Masekela.
Dans les années 1960, le jazz devient un symbole de la résistance à l’apartheid en raison de la mixité de ses groupes et de son public. Métis et militant anti apartheid, le musicien se fait arrêter à plusieurs reprises et se trouve contraint à l’exil.
En 1962, il quitte l’Afrique du Sud. Cette même année Nelson Mandela, leader du mouvement contre l’apartheid, est arrêté et condamné à la prison à vie. Abdullah Ibrahim, qui joue encore sous le nom de Dollar Brand, et sa future épouse, la chanteuse Sathima Bea Benjamin, signent un contrat pour jouer dans un club à Zurich, en Suisse. Mais le véritable tournant pour l’artiste se fait en 1963, lorsqu’il rencontre Duke Ellington, éminence du jazz américain. Ce dernier embarque Abdullah Ibrahim pour une séance d’enregistrement à Paris puis à New York et se produit dans son orchestre.
C’est en 1968, lors de sa conversion à l’islam, qu’il adopte officiellement le nom d’Abdullah Ibrahim. Le couple, qui a maintenant deux enfants, ne revient en Afrique du Sud que bien des années plus tard, à la libération de Nelson Mandela en 1990. Le pianiste a, par ailleurs, joué à son investiture en tant que premier président noir du pays, en 1994. Abdullah Ibrahim y monte alors une école de jazz, mais il poursuit en parallèle sa carrière internationale.
En 1974, lors d’un séjour dans son pays natal, il enregistre « Mannenberg », du nom d’un township au Cap (zone urbaine sud-africaine réservée aux non-blancs sous l’apartheid) dont les habitants ont été déplacés pour créer un quartier blanc. Cette composition devient un chant de la lutte contre l’apartheid et l’hymne officieux des émeutes de Soweto en 1976. Malgré ses années d’exil, toute la musique d’Abdullah Ibrahim est imprégnée de l’histoire de l’Afrique du Sud, de sa culture et de ses combats.
Son enfance rythmée par les sons de l’église et des musiques traditionnelles se ressent également dans son art. Le titre « Ishmael » sonne comme une prière musicale, qui évoque celui qui entend la parole de Dieu, un personnage clé de l’Ancien Testament et du Coran.
Ayant enregistré plus de 70 albums, il affirmait en 2024 que devenir célèbre n’a jamais été un objectif. Ses compositions parlent de ce qu’il « connaît le mieux » et de « [sa] famille, [ses] amis, là où [il a] grandi. »
« Il n’y a pas de passé, d’avenir, juste le moment présent auquel on convie l’auditeur. » – Abdullah Ibrahim
« Son héritage est similaire à celui de Duke Ellington, en ce sens qu’il a exercé une influence considérable à la fois comme pianiste et compositeur », souligne la chercheuse et musicologue sud-africaine Christine Lucia auprès de l’AFP. Et si Abdullah Ibrahim « a été la coqueluche du mouvement anti apartheid en raison de la promesse de liberté que contenait sa musique », ses mêmes morceaux parlent aujourd’hui « d’espoirs dispersés, perdus, ce qui la rend presque insupportablement poignante ».
Visuel : © Getty Images