À l’occasion de la première édition du SHAIKE Film Festival de La Ciotat, Rconsacré aux films liés à l’intelligence artificielle, le réalisateur Olivier Dahan revient sur son rapport à sa ville natale, sur l’impact des nouvelles technologies dans le 7ᵉ art et sur la place irremplaçable de l’humain et de l’émotion dans la création.Bienvenu dans La Discult
Ce n’est pas tellement une question de lieu de naissance, mais plutôt de ce qu’on y fait. À La Ciotat, il y avait deux ou trois cinémas, dont Les Lumières (anciennement l’Éden), qui existent toujours. En réalité, j’y ai passé tout mon temps. J’y allais toutes les semaines, seul, dès l’âge de 7 ou 8 ans. Mes copains venaient une ou deux fois, puis décrochaient, mais moi j’y allais constamment, tous les mercredis et samedis. Même si je jouais au football, le cinéma occupait une place immense.
Oui. La salle s’est arrêtée un temps parce qu’il fallait la rénover. Les personnes qui s’en sont chargées ont fait un travail formidable : elles l’ont restaurée exactement dans son jus d’époque, celui du XIXᵉ siècle, et non pas telle qu’elle était dans les années 1970 quand j’y allais. Face à la mer, c’est un lieu magnifique.
À la base, je n’aime pas trop juger les choses publiquement. Quand on m’a proposé d’être président du jury, je n’ai dit ni oui ni non, j’aurais même préféré être simple juré ! Mais la curiosité l’a emporté. Je voulais voir les films. La compétition réunissait 140 œuvres venues du monde entier — courts-métrages, documentaires, publicités, clips — faites soit avec l’IA, soit de façon plus traditionnelle.
Ce qui m’a agréablement surpris, c’est que toutes ces réalisatrices et ces réalisateurs, relativement jeunes pour la plupart, n’étaient pas des « geeks » obsédés par la technologie. C’étaient de véritables créateurs qui avaient simplement envie de s’exprimer à travers un médium et des images.
C’est une technologie qui s’installe, et la question est de savoir comment l’employer : comme un outil ou comme une fin en soi. Les craintes sont légitimes, car on a l’impression que cela pourrait effacer les auteurs.
Selon moi, il y a encore de la marge, mais il faut rapidement légiférer. Il faut éviter que cela ne devienne un pillage des droits d’auteur, ce qui est aujourd’hui le mauvais côté de la chose. Une fois encadrée, cette technologie peut permettre à des personnes créatives d’utiliser un nouvel outil pour tenter de créer quelque chose d’inédit. En revanche, si cela ne sert qu’à réduire les coûts de production, ce sera très dommage. C’est un enjeu politique au sens large.
Pour l’instant, je ne le pense pas. On utilise déjà l’IA au cinéma dans le domaine des effets spéciaux, comme un outil parmi d’autres. Mais remplacer tout le monde d’un coup, non. J’ai moi-même essayé de voir ce que l’IA donnait pour l’écriture de scénarios : c’est très compliqué, ça part dans tous les sens.
En tout cas, à l’heure actuelle, cela ne me paraît pas convaincant. Mais l’IA évolue vite. C’est un outil qui a été inventé et qui est là ; on ne pourra pas rembobiner le film ni interdire aux gens de s’en servir, que ce soit pour faire des films ou, malheureusement, pour faire la guerre.
On peut créer une œuvre artistique avec une boîte d’allumettes et du scotch ! À partir du moment où un artiste s’empare d’un outil, n’importe lequel, qu’il s’agisse de l’IA ou de deux bouts de bois, il peut créer une œuvre. Qu’elle plaise ou non est un autre débat.
L’émotion passe évidemment en priorité par les acteurs. Pour faire un court-métrage de cinq ou six minutes, l’outil technologique peut suffire. Mais pour faire un film de deux heures, l’outil principal reste le papier et le stylo. Ce ne sont pas les images qui font un film. En peinture, ce n’est pas l’image qui compte en premier, c’est l’idée. Au cinéma, c’est la même chose : cela demande un don de soi. Si l’on économise cette implication, il n’y aura rien de fort à la fin.
L’IA offre une facilité, mais la vraie difficulté demeure : qu’est-ce qu’on raconte pendant deux heures ? On peut regarder les plus belles images du monde, si elles ne racontent rien, on ne tient pas deux heures. Rien ne garantit l’émotion, ni l’IA ni une caméra traditionnelle. Ce qui est fondamental, c’est le propos, le scénario, les acteurs et le montage. Je mettrais le tournage en dernier.
Oui, parce qu’aujourd’hui, n’importe qui peut fabriquer des images avec un téléphone portable et un petit micro. Ce n’est pas la technologie ni la qualité intrinsèque de l’image qui fait la force d’un film. Un film tourné avec un téléphone par quelqu’un de sincère et de doué peut être plus fort qu’une production à 300 millions de dollars.
Là où l’IA va surtout modifier la donne, c’est d’un point de vue économique pour les producteurs, qui s’imaginent pouvoir réaliser d’immenses économies d’argent. Mais au final, on en revient toujours au même point : il faut un scénario qui tienne la route.
J’ai essayé dès que c’est sorti, par curiosité, pour voir si nous allions être remplacés et comment. Écrire un scénario prend énormément de temps. Comme j’en ai l’habitude, je suis assez rapide à l’exécution. Je pensais que l’IA le serait encore plus, mais en réalité, c’était beaucoup plus long ! Ça partait dans tous les sens, ce n’était pas assez structuré.
L’IA est alimentée par la production mondiale standard, donc la moyenne de ce qu’elle génère est très médiocre. Elle brasse ce qu’elle trouve, et le gros de la masse produite au cinéma reste moyen. Donc l’expérience n’était pas du tout satisfaisante pour moi, et je suis revenu au stylo et à l’ordinateur.
Non, je ne le ferais toujours pas. Je préfère l’humain. J’aime les accidents, j’ai envie de voir des choses imprévues se produire devant la caméra. Peut-être que l’IA arrivera un jour à reproduire des accidents, mais aujourd’hui, la présence des acteurs reste irremplaçable.
J’aime être entouré sur un plateau. Après avoir passé des mois tout seul à écrire, puis avant de me retrouver à nouveau seul au montage, le tournage est une parenthèse intense, parfois pénible, parfois exaltante, mais toujours pleine de surprises. La caméra sert à capter ces instants uniques. Rien de ce qui se passe durant un tournage n’est reproductible. Même quand vous devez refaire une scène une semaine plus tard pour des raisons techniques, il est impossible de la rejouer à l’identique. C’est une performance artistique ancrée dans un temps restreint.
Dans l’IA, je ne l’ai pas retrouvé. On a déjà du mal à retrouver ces sensations en numérique tout court. Pour des raisons économiques, la pellicule est devenue trop chère et trop rare, mais elle reste à mes yeux la plus belle matière. Le cinéma a une part de flou qui joue avec la rétine, ce que ne font ni les caméras numériques ni l’IA. C’est un flou entre rêve et réalité. On peut ajouter du faux grain sur du numérique, mais ce n’est pas dans l’ADN du support.
On m’a dit que oui, mais je n’en ai pas été témoin personnellement. Je n’ai pas encore vu de film où le jeu d’un acteur généré par IA était à tomber par terre. On m’a rapporté que certaines démos commençaient à transmettre de l’émotion grâce à un « jeu de machine » capable de traverser l’écran sur une courte durée, mais je n’ai pas vu ces films.
En revanche, ce qui se fait aux États-Unis me pose question : scanner entièrement un comédien, avec son accord, pour pouvoir le faire jouer à volonté, y compris après sa mort. Si la personne n’a rien signé de son vivant, c’est éthiquement très grave. C’est un vrai débat de droit d’auteur et d’éthique humaine, tout comme la grève des scénaristes à Hollywood. Tant que ce n’est pas légiféré, cela s’apparente à du vol de la part des plateformes et des propriétaires de *data centers*, pas de la part des artistes.
Le théâtre vivant résistera toujours. Il existe depuis 3 500 ans et il a survécu à tout. L’humain a un besoin fondamental de voir de vraies personnes bouger et parler devant lui. Le théâtre ne risque absolument rien.
Le cinéma, lui, n’a que 130 ans. Rien n’est éternel. Mais la façon de faire n’a pas tant changé que ça : la grammaire et la syntaxe du langage cinématographique ont été fixées il y a un siècle par Méliès, Metropolis ou Pagnol. Quel que soit l’outil, cette grammaire reste la même.
Au-delà de la technique, le cinéma reste un médium assez conservateur parce qu’il coûte très cher. Quand on cherche à faire quelque chose de différent, c’est financièrement très difficile, ce qui explique pourquoi beaucoup de films récents finissent par se ressembler. Ayant fait une école d’art et non une école de cinéma, on m’y a appris à transformer le matériel pour en faire autre chose que ce à quoi il était destiné. C’est cette démarche créative et le besoin de se livrer qui font la valeur d’une œuvre.