Alors que Art Basel Paris s’apprête à ouvrir ses portes au grand public, ce jeudi 23 octobre, les visites ont commencé pour le monde de l’art dès mardi. Installée dans un Grand Palais qui semble encore grandi par l’agencement du secteur Premise vers la Seine, le cœur battant de cette semaine d’art à Paris accueille 211 galeries venues de 41 pays. Avec un sentiment de schizophrénie encore plus grand lui aussi que d’habitude entre le Grand Palais et la rue, Cult.news a sillonné les couloirs de cette foire élégante, si volontairement joyeuse.
Forte de ses 73 000 visiteureur.euse.s l’an passé, Art Basel Paris propose que le tableau soit toujours plus grand. Et la meilleure image de cette tendance est bien son reflet dans la ville avec d’immenses installations, concentrées cette année à l’ouest de la ville. Le Programme Public est désormais un rendez-vous qui change le visage de Paris. Cette année, il va jusqu’à bloquer la circulation avenue Winston Churchill pour nous laisser déambuler face aux œuvres de Marcello Maloberti, Yinka Shonibare, Simone Fattal, Niki de Saint Phalle, Manfred Pernice, Alicja Kwade, Carmen Herrera et Keita Miyazaki. Toujours dans le coin, il y a aussi les oiseaux de fer de Lionel Sabatté (square Jean Perrin) et les nanas oranges de Cosima von Bonin (Petit Palais). Un peu plus loin, sur la colline des musées, on tombe sous le charme aussi des sublimes et gênantes dormeuses de Tracey Emin (esplanade du Trocadéro). Et on a hâte de voir Alice Diop au Palais d’Iéna,
Sous la coupole du Grand Palais, l’espace semble s’agrandir, s’étirer et s’étendre pour démultiplier les écrins. C’est flagrant pour le secteur Premise qui se déploie (et s’agrandit de 3 stands) dans un grand espace dédié le long de la Seine où l’on nous invite à redécouvrir des fondateur.ice.s de l’art contemporain : on retrouve des pièces majeures du street-artiste Futura chez Magda Danysz, on redécouvre deux pionnières de l’abstraction, Hilla Rebay chez Raphaël Durazzo et Vera Molnár à la galerie Zlotowski, on se replonge dans Robert Indiana à la galerie Olney Gleason et on retrouve Tarsila do Amaral chez Almeida & Dale.
À l’étage, le secteur Émergence semble également avoir grandi et encore gagné en confort et en élégance avec 32 galeries supplémentaires et désormais des grands noms (Magnin-A, Mariposa) et des artistes très reconnus (Xie Lei, prix Marcel Duchamp 2025 chez Semiose, ou Antoine Catala chez 47 CANAL). D’ailleurs, 6 galeries de ce secteur l’an dernier sont « descendues » au rez-de-chaussée pour rejoindre le secteur principal.
Tout est doux et le parcours est optimisé, avec des entrées dédiées, une circulation fluide, des espaces privés ou pas où l’on peut se retirer du brouhaha, l’accès au balcon où voir la rue et boire un café et la possibilité d’acheter des coupes de Ruinart à peu près partout dans la foire. Il est ainsi facile de se sentir VIP, même si on est badaud. Et l’on note parmi les nombreux bars un grand comptoir au fond du Grand Palais dédié à promouvoir Art Basel Qatar avec des serveurs en habits traditionnels.
Sous la direction de son nouveau directeur (et ancien directeur de la communication d’Art Basel), le Zurichois Karim Crippa, cette édition de la foire est telle qu’on pouvait l’anticiper : À mille kilomètres du climat politique terrorisant et des préoccupations de notre temps, Art Basel propose une expérience de détachement délicat. La joie y est mise en scène, parfois de manière un peu forcée : Même une grande toile de Baselitz a son fond doré chez White Cube, tandis que les sculptures qui marquent le parcours semblent toutes danser… Et l’on arrive à la limite d’une pop pré-#MeToo quand, sur plusieurs grandes œuvres joyeuses, on voit poindre des tétons (Man Ray ou Laure Prouvost), ou lorsque la fente d’un dos de Man Ray fait harmonie avec celle d’un Fontana chez Larkin Erdmann. Quant à la galerie Van de Weghe, elle annonce en exergue de son stand central et muséal les « poils pubiens » d’une toile éponyme de Basquiat… Sea sex and Sun au cœur de l’automne !
Scénographie magnifique, espaces de plus en plus feutrés, la foire et les galeries misent donc sur des couleurs joyeuses et une majorité d’œuvres figuratives faciles à vivre et qu’on a très envie d’accrocher chez soi. Les médias sont surtout la peinture et un peu de sculpture, étonnamment assez peu de photo, pour une année anniversaire. Quant aux formats plus expérimentaux, y compris le tissu, pourtant très à la mode, ils sont peu présents dans cette édition. Et il n’y a évidemment quasiment pas de statements politiques dans les belles choses que l’on voit à Art Basel. Par ailleurs les œuvres agréables de grands artistes qui sont à vendre sont, aux deux étages, visuellement marquantes mais beaucoup moins « muséales » et probablement beaucoup plus accessibles en termes de prix qu’à Art Basel dans son quartier général de Bâle en Suisse (lire notre article sur la dernière édition).
Par ailleurs, cela fait longtemps qu’Art Basel Paris a réussi son pari de l’international avec cette année la présence de stands aussi bien coréens que mexicains ou suédois. Mais cette édition 2026 est particulièrement marquée par un raz-de-marée des galeries américaines prépondérantes. Si nos calculs sont exacts, 46 sur 183 dans le secteur principal, avec une présence très importante de New York et Los Angeles. Est-ce dû à un marché intérieur américain qui fonctionne au ralenti, marqué par une baisse de 10 % des ventes d’art l’an passé ? En tout cas, Paris mais aussi ses collectionneu.reuse.s attirent.
Au cœur de la forteresse de beauté créée par Art Basel au Grand Palais, on se sent plus que jamais schizophrène, mais on n’en repère pas moins certaines œuvres qu’on vous signale si vous allez au Grand Palais cette fin de semaine : un ciel étoilé d’un bleu unique signé Sarah Abu Abdallah chez Athr, une série de dessins un peu hantés qui s’étendent sur un long mur blanc signés Gideon Rubin chez Karsten Greve, ou encore un grand visage entre peinture et sérigraphie signé Adam Pendleton chez David Kordansky.
Pléthorique, Art Basel a désormais une nouvelle tradition : un raccrochage afin de ne pas heurter ses visiteureuses du week-end par une armée de points rouges sur des œuvres déjà vendues. Et c’est la cultissime Philippine Leroy-Beaulieu qui orchestre cette année cet épisode. Oh La La !
Pour retrouver votre chemin dans la riche semaine d’Art parisienne, voici notre petit guide cult.
visuell : YH