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20.10.2026 → 25.10.2026

Thomas Tacquet « A Strasbourg, Voix Etouffées faire entendre ce que la guerre, les dictatures et l’oubli ont voulu éteindre »

par Yaël Hirsch
20.10.2026
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Conclusion française du grand projet européen Musique, Mémoire et Valeurs Européennes, le Festival Européen 2026 des Voix Étouffées investit Strasbourg du 20 au 25 octobre 2026. Cinq concerts en entrée libre, un documentaire inédit, une exposition et un symposium international à la Bibliothèque nationale universitaire sont au programme. Thomas Tacquet, directeur artistique du Forum, revient sur l’ancrage strasbourgeois, la redécouverte des partitions et la suite du festival en région Grand Est.

Pourquoi ce festival est-il un moment fort, et pourquoi à Strasbourg ?

Strasbourg est le lieu historique du Forum, cela fait 20 ans qu’on est implanté à Strasbourg. C’était la volonté du fondateur de Voix étouffées, Amaury du Closel : une identité européenne, à distinguer du parisianisme de l’époque, avec trop peu de culture en région. C’est toujours le cas, d’ailleurs, vingt ans après, la décentralisation culturelle a progressé mais Paris demeure central, alors que le projet du Forum est européen. Nous sommes contents d’accompagner ce mouvement de valorisation de la culture au sein de la région Grand Est et de Strasbourg, l’une des trois capitales européennes, en France.

C’est un moment fort car on a déroulé, depuis le début de l’année 2025, un énorme projet européen de deux ans, le plus grand jamais réalisé par Voix étouffées, où nous avons touché 15 000 citoyens européens directement, dans 19 pays, en intervenant plus d’une centaine de fois, aussi bien avec des concerts que par des actions pédagogiques et des expositions.

Quelle place les universitaires occupent-ils dans le festival ?

Alors que nous travaillons toute l’année avec 8 universités partenaires, pendant le festival nous programmons un symposium à la BU de Strasbourg, pour nous c’est très important. Le sujet des voix étouffées est un sujet encore en découverte. On a réussi à mettre en avant le soutien des artistes empêchés par le stalinisme et autres dictatures, fin des années 1990.

On est encore chaque année en train de découvrir des centaines de partitions complexes à redécouvrir, au fin fond d’une bibliothèque, par des gens qui ne savent pas quoi en faire, œuvres à l’état parcellaire. C’est le cas notamment pour les œuvres des années 1930 dont les maisons d’opéra avaient gardé certaines partitions, alors que la plupart étaient tombées sous le coup d’autodafés. On continue donc de retrouver des partitions miraculées, alors que les partitions éditées avaient disparu.

La force de ces partitions, c’est de remettre en lumière ce qu’on a pu éteindre. C’est un sujet d’étude très vaste. On a redécouvert plusieurs noms il y a une vingtaine d’années qui sont aujourd’hui programmés dans les plus grandes maisons. Par exemple, le travail de notre fondateur, Amaury du Closel, a permis de retrouver la musique de Viktor Ullmann ou Mieczysław Weinberg, totalement inconnu à l’époque.

Aujourd’hui, l’opéra de ce dernier, La Passagère, se donne aussi bien à l’Opéra d’Amsterdam que, l’an dernier, à l’Opéra national du Capitole à Toulouse (Lire notre article). Et c’est dans l’ADN du Forum d’articuler sur ces sujets la recherche avec la pratique, pour des compositeurs et compositrices empêché·es par la dictature. Nous programmons cette musique alors que l’université n’est pas forcément accessible à de grands interprètes. Voix étouffées est ainsi profondément un forum et une structure d’intermédiation entre les scènes et la recherche sur ces sujets.

Quels artistes, quels orchestres, quels solistes jouent cette semaine à Strasbourg ?

Le Festival se situe à un carrefour et fait venir des orchestres et des solistes de toute l’Europe.

Le Wiener Concert Verein de Vienne ouvre le festival le mardi 20 octobre au Pavillon Joséphine. Le Deutsches Kammerorchester Berlin, invité pour la première fois à Strasbourg,  jouera le samedi 24 à l’Aubette, sous la direction de son violon solo Gabriel Adorján.

Nous avons aussi à cœur de valoriser les talents locaux en concerts d’ouverture. Chef et solistes locaux : le soir de l’ouverture, le Wiener Concert Verein est dirigé par Sora Elisabeth Lee, régulièrement invitée à l’Opéra du Rhin et à l’Opéra national de Nancy-Lorraine, avec la mezzo Camille Bauer, de l’opéra studio de l’Opéra national du Rhin.

Nous avons fait participer aux précédentes éditions l’académie de l’Opéra du Rhin. Et nous profitons de ces moments-là pour faire se rencontrer interprètes et chercheurs de France et du Rhin. Le vendredi 23, à l’église des Dominicains, la récitante Anne-Lise Heimburger retrouve Le Parlement de Musique de Martin Gester. Et le dimanche 25, la soprano Anaïs Merlin chante à Nootoos et je serai au piano.

Pourquoi évoquer la guerre de Trente Ans ?

Des compositeurs allemands du XXe siècle ont traité la guerre de Trente Ans pour mettre en lumière ce qui se passait dans les années 1630. Ils mettaient en scène une guerre de tous contre tous en Allemagne, où les gens s’entre-tuaient pour des raisons religieuses, sur fond de famines et d’immenses massacres de la population allemande : un des plus grands massacres de la guerre, avec un tiers de la population allemande décimée.

C’est évidemment le cas dans Mère Courage et ses enfants, une pièce de Bertolt Brecht écrite en 1939 et mise en musique par Paul Dessau, qui suit une cantinière qui traîne sa charrette à la suite des armées pendant ce conflit. À travers le texte mais aussi la musique, on suit la vie prolétaire au XVIIe siècle où il fallait se battre, retrouver un écho, devoir se battre.

Pour nous c’est l’occasion de faire entendre les musiques de compositeurs en Allemagne, mais aussi en Italie, et d’écouter ce qu’ils ont réussi à composer malgré les circonstances. Et souvent le principe est le même que dans les camps et dans la résistance, quelques années plus tard : trouver la musique comme un havre de paix et d’espoir dans les moments sombres, et faire avec ce qu’on a à disposition. Il s’agit souvent d’œuvres courtes.

Vous faites des projections aussi, notamment les Élégies d’Auschwitz d’Amaury du Closel…

La projection a lieu au Cosmos, en présence du réalisateur et de musiciens ayant participé à ce voyage. Il s’agit d’un projet fait par Frédéric Cristea sur le travail d’Amaury du Closel à Auschwitz : en 2011, le Forum a été le tout premier orchestre à venir à Auschwitz pour jouer la musique des musiciens qui y ont été déportés.

Le réalisateur a suivi cette épopée et en a tiré en 2013 un court documentaire, très peu diffusé, que nous proposons de redécouvrir dans le cadre du festival, comme un double mouvement passé-présent sur Oswiecim où il y a une école de musique, et son histoire.

C’est aussi un moment où le Forum se retourne sur sa propre histoire : la projection sera suivie d’une présentation d’un nouveau documentaire sur les actions pédagogiques du Forum. Nous avons en projet d’autres films, notamment un documentaire sur Joseph Kosma…

La musique et le passé de l’Europe de l’Ouest sont majoritaires dans cette édition du festival, pourquoi ?

Nous nous sommes appuyés sur une cohérence par rapport aux ensembles invités, le Wiener Concert Verein et le Deutsches Kammerorchester Berlin. Et il faut dire que les récents sujets d’étude ont plutôt porté sur les musiciens français ou exilés en France.

Nous continuons néanmoins le travail sur les compositeurs de l’Est, hors cadre du festival, notamment dans l’espace balte, et nous faisons régulièrement de nouvelles découvertes.

Comment le festival fait-il place aux compositrices, dont l’œuvre reste moins soutenue que celle de leurs confrères empêchés par les dictatures ?

Nos travaux actuels de recherche de partitions se rencontrent parfois. Nous sommes en train de travailler par exemple à l’enregistrement d’une intégrale d’Elsa Barraine (1910-1999), compositrice et résistante française, mise en valeur de la place des compositrices. Mais il est vrai que nous retrouvons souvent des compositeurs empêchés par les dictatures.

La sociologie historique a voulu qu’on considère que les femmes n’avaient pas accès à la composition et nous avons peu de noms de compositrices là où, dans le corpus sur lequel nous travaillons, les traditions militantes ont plus facilement conservé la mémoire des compositeurs masculins.

Et après le festival, que se passe-t-il ?

Alors que le projet se termine au mois de novembre, nous continuerons à diffuser en région Grand Est après le festival. Nous reprenons notamment le programme que nous jouons avec Anaïs Merlin début décembre. Nous passerons par Stockholm. Et le 10 décembre, nous jouerons, au Goethe-Institut à Paris, un répertoire axé sur le post-romantisme allemand et viennois ainsi que la musique de cabaret de l’entre-deux-guerres. Le concert mettra à l’honneur des compositeurs interdits ou contraints à l’exil par les totalitarismes du XXe siècle, tels que Paul Arma, Viktor Ullmann, Norbert Glanzberg, ou encore Erich Itor Kahn.

visuels : affiche et DR