Dix queens, un cabaret hanté, une moto, une baignoire, des pattes d’araignée et beaucoup de private jokes : au Casino de Paris, la saison 4 de Drag Race France devient un musidrag sous la direction artistique de Thomas Jolly, Samy Zerrouki et Kevin Vivès. Une création originale aux allures de grosse machine de Broadway, entre théâtre, cabaret, culture pop et quelques fantômes bien connus de la saison.
Quelques notes du thème de Beetlejuice de Danny Elfman, les queens apparaissent une à une et le Casino de Paris bascule immédiatement dans un autre monde. Décor monumental, lumières millimétrées, costumes spectaculaires signés Aymerick Zana : Drag Race France Live s’ouvre dans une esthétique très américaine, aussi léchée qu’imposante.
Et, pendant quelques minutes, une petite inquiétude s’installe.
Tout est tellement écrit, chorégraphié, cadré, que l’on se demande où les personnalités des dix queens vont réussir à se glisser. La saison nous les a fait connaître pour leur humour, leurs extravagances, leurs maladresses aussi, et les voilà embarquées dans une machine de scène aux dimensions autrement plus impressionnantes.
Heureusement, le beau mécanisme commence assez vite à partir joyeusement de travers.
Il est toujours minuit vingt-six. L’oncle Charles rôde dans les parages. Les private jokes et les running gags de la saison contaminent peu à peu la fiction. Sous la direction artistique de Thomas Jolly, Samy Zerrouki et Kevin Vivès, le spectacle récupère les références, les obsessions et les moments devenus cultes au fil de ces semaines de Drag Race France pour les transformer en matière de scène.

On retrouve aussi quelque chose de l’écriture de Raphaël Cioffi, cette façon de mêler culture pop, absurdité, références très précises et blagues réservées à celles et ceux qui connaissent déjà parfaitement l’univers de la franchise. Le musidrag prend alors réellement vie.
Cette quatrième saison arrive au Casino de Paris dans un contexte particulier. Sur le terrain des audiences, France Télévisions peut se féliciter : 720 000 téléspectateurs en moyenne à J+8, 12 % de part d’audience, 2,7 millions de Français touchés sur france.tv et plus de 110 millions de vues pour les contenus publiés sur les réseaux sociaux. La chaîne la présente comme la deuxième meilleure saison du programme après la troisième.
La diffusion aura pourtant été nettement plus agitée du côté du public et des réseaux sociaux, avec une saison beaucoup commentée, des queens parfois vivement attaquées et une ambiance qui aura régulièrement débordé du simple jeu télévisé.
Au Casino de Paris, tout cela paraît rapidement très loin.
Parce qu’une queen enfermée dans quelques semaines de compétition, un montage et des milliers de commentaires retrouve sur scène quelque chose de beaucoup plus immédiat : un corps, du temps et une salle qui répond en direct.
Azemylia en offre probablement la démonstration la plus éclatante.
On l’avait déjà vue enchaîner les grands écarts pendant toute la saison et revendiquer sans trop de modestie son titre de meilleure danseuse du casting. Sur scène, son méga-mashup Britney Spears prend des allures de Video Music Awards. Le numéro est hallucinant de maîtrise et d’énergie, jusqu’à provoquer l’un des grands mouvements de la salle.
La musique s’arrête, le public continue. Azemylia revient alors sur le devant de la scène pour profiter de l’ovation, récupère une peluche projetée depuis la salle et offre, pour la route, un dernier grand écart.

Après une saison où elle aura été particulièrement chahutée, l’image réchauffe franchement le cœur. Quelques minutes de live suffisent à replacer au premier plan son travail, sa danse et cette présence scénique que la télévision ne restitue jamais tout à fait de la même manière.
Le spectacle gagne en intensité à mesure qu’il avance, avec quelques moments qui méritent leur shoot de bravo.
Nicky Doll en lip-sync sur Bring Me to Life d’Evanescence, devant des ventilateurs lancés à pleine puissance ? Pas sur notre carte de bingo, définitivement dans nos cœurs. Plus largement, la bande-son regarde généreusement vers les années 1980, 1990 et 2000, de Scorpions à Madonna,Bonnie Tyler, Whitney Houston, Mylène Farmer ou Britney Spears.

Créatine Price apparaît d’abord dans une baignoire entourée de danseurs avant de faire entendre Summertime. Là, le Casino de Paris écoute. Sa voix suffit, et le numéro rappelle combien la scène peut révéler une artiste autrement qu’un maxi challenge de quelques minutes.
Margarette retrouve, elle, un terrain qu’elle maîtrise merveilleusement : le spectacle vivant. Face à son alter ego alien, elle joue avec la salle, improvise, relance, attend la réaction et trouve le bon tempo. Une démonstration assez parfaite que huit ans d’études servent peut-être aussi à acquérir un timing comique irréprochable.
Et puis il y a Daisy Superbitch. Dans son tableau, les danseurs deviennent les immenses pattes d’une araignée et composent autour d’elle une créature mouvante assez dingue. L’image est spectaculaire, mais elle révèle surtout l’une des grandes forces de toute la soirée : les danseurs et danseuses sont les pièces maîtresses de ce spectacle. Leurs corps fabriquent les décors, prolongent les personnages, métamorphosent les silhouettes. Ajouté à un travail chorégraphique extrêmement précis, c’est en grande partie grâce à eux que les tableaux atteignent une telle puissance visuelle.
Azemylia : il est toujours minuit vingt-six.
Malawitte : vraiment une fashion designer.
Margarette : a plus d’un verre dans son sac.
Sublyme : trouve l’amour au cabaret.
Daisy Superbitch : reine des contrepèteries.
La Harpie : a des talents médicaux insoupçonnés.
Holly White : préfère les soirées dans les caves.
Fluffy Bidule : les opossums, vraiment mauvaise idée.
Créatine Price : préfère les bains aux douches. Coucou la planète.
Nicky Doll : fait des succès de librairie même dans un cabaret hanté.
Lana Cotta : entretient un rapport assez personnel avec la Sécurité routière.
Le spectacle monte ainsi en puissance jusqu’à son grand tableau collectif. Autour de Nicky Doll, queens et danseur·euses remplissent la scène dans une image presque monumentale. Pour qui garde en tête la cérémonie d’ouverture des Jeux de Paris, difficile de ne pas voir affleurer le souvenir de « Festivité », ce grand tableau queer imaginé par Thomas Jolly auquel participait déjà Nicky Doll. Aucun élément ne permet d’affirmer qu’il s’agit d’une citation volontaire. Le vocabulaire visuel, lui, est familier.

Il y a quelque chose de l’ordre du « je persiste et je signe » dans cette image. Deux ans après une cérémonie olympique dont certaines séquences avaient déclenché une vague de haine visant notamment Thomas Jolly et Nicky Doll, les corps sont encore là, nombreux, maquillés, costumés, spectaculaires, occupant toute la scène.
Et le public suit. Il applaudit, crie, bat des pieds pour La Harpie, rappelle Azemylia. Dans la salle, les générations se mélangent, des enfants aux spectateurs beaucoup plus âgés, avec cette énergie très particulière des spectacles où la réaction collective finit par devenir une partie de la représentation.
Une image reste pourtant plus longtemps que les autres.
Lana Cotta arrive diminuée physiquement, une jambe qui la fait boiter, et se retrouve malgré tout perchée sur une moto, puis embarquée dans un numéro qui la fait passer par une balançoire et plusieurs acrobaties. Il faudrait déjà une certaine dose d’inconscience avec deux jambes parfaitement coopératives.
Lana, elle, continue.
Et c’est aussi pour cela que cette photo s’est imposée en couverture de cet article. Elle contient beaucoup de Drag Race France Live en une seule image : de la démesure, du travail, du panache et cette capacité très drag à transformer une contrainte en matière de spectacle.
Une reine se mesure aussi là, dans la façon de tenir une scène, de prendre le risque du vivant et d’emporter avec elle une salle entière.
Au Casino de Paris, la saison 4 retrouve alors son terrain le plus réjouissant : la scène.
Drag Race France Live – Saison 4
À Paris : Casino de Paris, jusqu’au 17 octobre 2026.
Représentations à Paris : 3, 7, 8, 9, 10, 14, 15, 16 et 17 octobre 2026 à 20h.
Billets à partir de 19 €.
Toulouse : 20 et 21 octobre 2026 à 20h30, Casino Barrière Toulouse. Billetterie.
Mérignac : 22 et 23 octobre 2026 à 20h, Le Pin Galant.
Lille : 28, 29 et 30 octobre 2026 à 20h, Théâtre Sébastopol. Billetterie.
Tours : 5 novembre 2026 à 20h, Palais des Congrès de Tours. Billetterie.
Nantes : 6 novembre 2026 à 20h, Le LAPS – Parc des Expositions. La représentation est actuellement annoncée complète. Billetterie et liste d’attente.
Montpellier : 10 novembre 2026 à 20h, Le Corum – Opéra Berlioz. Billetterie.
Lyon : 12 et 13 novembre 2026 à 20h, Amphithéâtre 3000. Billetterie.
Marseille : 14 novembre 2026 à 20h, Cepac Silo. Représentation actuellement annoncée complète.
Retrouver l’ensemble des dates et la billetterie de la tournée.
Avec Nicky Doll, Azemylia, Creatine Price, Daisy Superbitch, Fluffy Bidule, Holly White, La Harpie, Lana Cotta, Malawitte, Margarette et Sublyme.
Direction artistique : Thomas Jolly, Kevin Vivès, Samy Zerrouki.
Mise en scène : Thomas Jolly.
Livret et dramaturgie : Thomas Jolly, Samy Zerrouki.
Chorégraphie : Kevin Vivès.
Co-chorégraphie : Julia Spiesser.
Création costumes : Aymerick Zana.
Scénographie : Hélène Fief.
Accessoires : Judith Ouadah Lanjouere.
Création lumière : Pascal Noël.
Création sonore : Upsilone.
Coordination artistique : Julien Chapero.
Affiche : Hugo Michalet.
Production : Junzi Arts.
Crédits photos : Mélodie Braka.