Souvent, quand les metteur·e·s en scène posent des maisons sur scène, c’est pour y soulever sous les dessous de table des cendres très encombrantes. Le Britannique continue son exploration de la famille ; ici, elle est dysfonctionnelle et nous entraîne dans une parfaite descente aux enfers.
Tout est calme pour le moment. La maison est vide, belle, vaste et calme. Il y a une immense baie vitrée qui donne sur un jardin, une cuisine ouverte qui donne sur une table entourée de chaises. Ici et là, de gros sacs. La maison est entourée de terre et, au-dessus d’elle, un grand panneau lumineux surplombe le tout. Lenny (Tylan Grant) entre, il fait tourner un vieux fauteuil vintage, sa cousine Issy (Imogen Elliott) est à la porte, sa mère Erica (Alicia Charles) descend les escaliers, son mari Chris (Nick Fletcher) porte une urne funéraire noire ornée de dessins blancs, Tenzin (Jerry Killick), le ou la pote mi-hippie mi-lourd·e, surgit du public. Tout ce petit monde attend Annie (Ella Bruccoleri), la sœur d’Issy, et les cendres là, ce sont celles de leur père mort « il y a longtemps ».
Le cœur de la pièce semble être une querelle des plus tragiques. L’oncle veut « avancer » et aller répandre les cendres ; Annie, elle, ne veut pas que son père quitte sa terre, celle-là même où il est mort précisément. Se met en place un duel des plus théâtraux et des plus crédibles entre l’oncle et sa nièce : tous·tes deux multiplient des stratagèmes qui, au début — au début seulement —, nous font rire.
Zeldin, 41 ans aujourd’hui, a une carrière folle derrière lui. Il a été dramaturge associé au National Theatre de Londres, il a assisté Peter Brook (rien que ça !) et toutes ses pièces ont été un succès : Beyond Caring (2014) mettait en scène les travailleur·euse·s précaires, Love (2016) traitait des familles en situation d’expulsion, ou encore Une mort dans la famille (2021) évoquait les personnes invisibles d’une maison de retraite. Il a été artiste associé à l’Odéon-Théâtre de l’Europe à Paris. Dans sa dernière pièce, The Confessions (2023), il explorait près de 70 ans de la vie d’une femme, sa mère.
Il aime les beaux cadres de scène qui, quand le drame avance, dessinent un triangle dans un rectangle pour vous obliger à regarder là, au centre du centre, au cœur du cœur du problème.
Le bizarre, ou plutôt le dégueulasse, arrive par une blague potache, à la british, une blague qui pue et qui, cela on ne le comprend qu’à la fin, avait la valeur d’une Pythie à Delphes. Laisser errer un mort dans sa poussière dans une maison n’est pas très généreux, mais croyez-nous, cette histoire déjà bien creepy n’est rien à côté de l’immense secret de famille qui permettra à Erica un grand moment de sidération contagieuse.
C’est dans les familles que le pire advient : Zeldin le montre dans une mise en scène au cordeau, presque classique, et qui nous emporte dans une révélation qui nous laisse bouche bée longtemps après les saluts des comédien·ne·s.
Depuis le 19 jusqu’au 26 septembre, au Théâtre de la Ville
Visuel : ©Martin Argyroglo for A Zeldin Compan