Marcus Öhrn adapte à la scène le film de Bergman sorti en 1974, adapté de sa propre série à la télé suédoise l’année précédente.
Disons-le franchement : Jean est un connard. Un vrai gros connard. Ou simplement un mec : chacune choisira.
Pour l’heure, assis sur un canapé, il égraine avec satisfaction ses nombreuses qualités : son intelligence, son érudition, son aisance sociale et, surtout, son sex appeal. À ses côtés, Marianne (Hélène Morelli), son épouse, se contente d’écouter. Quand, enfin, on lui accorde la parole, elle se contente de mentionner son métier et d’admettre souffrir d’un défaut de confiance en elle. En quelques répliques, la domination dans le couple est posée. Le décor immaculé, avec le blanc mat du cadre de scène, rend la situation encore plus cruelle : la toxicité est une donnée de départ, admise par tou·tes.
Le tableau qui suit donne un nouveau coup de projecteur à l’état de leurs relations : assis·es dans leur lit, iels lisent, en une scène qui serait un pastiche de Domicile conjugal. Tout à trac et sans lever les yeux de son livre, Jean (Mathieu Perotto) s’interroge sur l’inexorable raréfaction du désir dans le couple. Marianne se récrie. Elle porte en elle la preuve qu’iels ont encore une vie sexuelle. « Je le savais », répond avec toujours la même morgue son époux-tortionnaire.
Que faire ? Il pense que c’est à elle de prendre la décision, mais que sa décision doit être conforme à celle qu’il a lui-même déjà prise. Alors s’ensuit un jeu de manipulation ordinaire, où il lui (dé)montre que la raison est de son côté à lui. Mais, pour une fois, elle ne se laisse pas faire. Ou pas complètement.
Pendant que son mari reste rivé à son livre, deblatėrant ses inepties, la voilà qui sort du lit, arborant un étincelant pyjama d’un blanc tirant vers l’argent. Elle se retourne : le pyjama est, au niveau des fesses, souillé de sang. Elle en tire quelque chose. Au bout d’un immense cordon ombilical se promène un minuscule fœtus, qu’elle traîne au sol ou qu’elle frappe contre le mur. Imperturbable, Jean lit.
Alors elle continue. Le blanc mat du mur se transforme en une gigantesque toile de Pollock rouge sang. À la manière d’un personnage de Stephen King, Marianne saisit le fœtus et imite ce que pourrait être sa voix. À coté, Shining est bien morne. Agit-elle réellement ou est-ce un simple fantasme ? Peu importe finalement. L’essentiel est ailleurs.
Ce plaisir de la souillure, accru par la netteté initiale de l’espace, n’est pas vain. Il s’agit de dire la violence du mariage, cachée derrière la docilitė des femmes. De même, les masques et la voix métallique de Jean et Marianne sont à l’image de la mécanisation des rapports sociaux, où la routine remplace le désir.
Le resserrement de l’argument, par rapport au film de Bergman, sur ces deux personnages et sur quatre scènes, accroît la cruauté du propos. Cette représentation désenchantée des « joies du mariage » prend, dans les années 2020, une dimension nouvelle, qui fait de la révolte féminine une imbattable force de destruction.
Scenes From A Marriage, de Markus Öhrn, d’après Scènes de la vie conjugale de Bergman. Avec Hélène Morelli, Mathieu Perotto. À l’Odéon jusqu’au 7 juin.
Visuel : © Simon Gosselin