La nouvelle création de Lazare est à découvrir à la Colline jusqu’au 20 juin.
Il était une fois une fée, la Fée Gouzail, qui, comme toute fée, s’attelait à distribuer ses dons aux tout-nouveaux et nouvelles né·es. À la petite Olympe, elle accorde le goût de la Liberté et de l’Égalité, au petit Danton celui de la dépense, au si laid Marat l’éloquence et, à la jeune Marie, future Antoinette, elle annonce en fait d’avenir un mariage qui lui coutera la vie.
Après cette introduction en forme de prélude, L’Avenir des reflets saute les années qui, comme dans le conte de La Belle au Bois dormant, sépare la naissance de l’adolescence : Marie-Antoinette s’empare non d’un fuseau, mais d’un futur roi de France, Louis, s’approchant ainsi de l’oracle prophétisé par la fée. Alors qu’elle arrive à Versailles, les deux jeunes gens se reniflent, pas trop certain·es de pouvoir se fier à l’autre. Quelques années encore, et voici Marat, joué avec grâce par Denis Lavant, en plein consultation dans son cabinet médical, ou Olympe de Gouges (désopilante Ava Baya) rencontrant son second époux, Jacques Biétrix.
Ainsi fonctionne la pièce de Lazare : par sauts de puces, elle passe en toute discontinuité d’une période à l’autre, faisant fi de toute vraisemblance et de tout souci de lisibilité. La première heure est ainsi étourdissante, avec ces décennies avalées au pas de course. Il arrive même que les sauts survolent plusieurs siècles, que ce soit par un simple jeu d’allusions volontairement anachroniques (les discours anti-immigrés de notre début de XXIe siècle) ou par des intermèdes temporaires, comme cette émission de France Inter qui voit un historien névrosé présenter ses recherches sur Olympe de Gouges.
La myriade des personnages participe de cette sensation de vertige. Si la fable se concentre dans l’ensemble sur le triade Marat – Olympe – Marie-Antoinette, une immense constellation d’autres figures (quatre-vingt-un selon notre décompte), pour la plupart historiques, gravite autour. Ce chassé-croisé de personnages d’importances diverses, souvent joués par les mêmes acteurs et actrices, ainsi que l’imposante scénographie à compartiments, marquent un véritable plaisir du théâtre et du déguisement .
Ce tourbillon entraîne avec lui un considérable mélange des genres, qui voit le spectacle passer du sérieux au comique, ce dernier reposant en grande partie sur l’art de l’anachronisme malicieux, du zeugma espiègle et de l’hométéleute inattendu. Les moments où Lazare donne libre cours à son amour de la poésie sont, en revanche, moins réussis.
Ce mélange des genres et des époques s’inscrit également dans les choix musicaux. Comme Sombre rivière, L’Avenir des reflets est en effet une comédie musicale, qui mêle Lulli (Persée) à du slam et à du contemporain. Comme Sombre rivière, aussi, L’Avenir des reflets joue de l’apparente innocence de la comédie musicale pour se révéler spectacle politique.
Le personnage d’Olympe, qui cristallise une bonne partie de l’attention, est ainsi l’occasion de revenir sur la longue histoire de la silenciation des femmes, et singulièrement des femmes autrices. Si chacun.e connaît aujourd’hui sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, ses oeuvres littéraires, romans et pièces de théâtre, sont encore occultées. Le texte de Lazare met en évidence le rôle des hommes dans cette marginalisation, qui usent d’allégations morales pour dénigrer leurs rivales féminines.
L’Avenir des reflets n’est pas pour autant une pièce documentaire. Bien plus sûrement, c’est vers l’esthétique brechtienne que louche Lazare, avec ses pancartes en carton, ses décors en papier, son jeu distancié et ses échos au monde contemporain. L’usage de la musique lui-même évoque incontestablement la collaboration de Brecht avec Kurt Weill, qui donna naissance à des chansons faussement légères. Il manque néanmoins quelque chose à la pièce de Lazare pour qu’elle puisse véritablement revendiquer cette filiation : la durée n’est pas toujours tenue et l’humour tourne parfois à vide. Peut-être souffre-t-elle aussi d’un public trop policé : alors que celui de Berlin n’hésite pas à entonner la « Ballade de Mackie Messer », celui de Colline reste sagement assis dans son siège, se contentant de rires polis. Si L’Avenir des reflets fait globalement le job, la rencontre avec la salle n’a pas lieu.
L’Avenir des reflets, texte et mise en scène de Lazare. Au Théâtre de la Colline jusqu’au 20 juin.
Visuel : © Felice d’Agostino