Les 28 et 29 mai prochains se tiendront, au théâtre du Carreau du Temple, deux représentations de l’adaptation menée par Janaina Leite d’Histoire de l’œil. La metteuse en scène brésilienne a ainsi évoqué avec nous son rapport au texte de Georges Bataille, sa conception du spectacle et l’importance du regard dans nos sociétés contemporaines.
Depuis presque quinze ans, je développe une recherche autour de l’usage du document, du témoignage et des expériences personnelles croisées avec des matériaux fictionnels, théoriques ou littéraires. Mon théâtre travaille justement à partir de cette hétérogénéité des langages et des registres. Avec História do Olho, cette tension est poussée encore plus loin. Je voulais partir d’une base fictionnelle très forte — presque une fable ou un conte — et la mettre en friction avec les expériences réelles des performers, dont plusieurs ont des parcours liés à la pornographie, au travail sexuel ou à des recherches artistiques autour du genre et de la sexualité. Le processus a commencé pendant la pandémie, lorsque nous avons déplacé l’univers de Georges Bataille vers des espaces qui n’étaient pas destinés à la littérature : des plateformes de live sexuel, Chatroulette, des espaces numériques de voyeurisme et d’exposition. Cette friction était fondamentale pour nous. Quand le projet est devenu une œuvre scénique collective, il est devenu impossible de séparer le texte de Bataille des corps, des histoires et des expériences concrètes des interprètes. Ce sont justement ces contrastes, ces zones de tension et de pression entre fiction et vécu qui ont construit la dramaturgie du spectacle.
Dans História do Olho, l’œil apparaît dans de multiples états : voyeur, surveillant, arraché, percé, aveuglé. L’image de Granero pendant la corrida — l’œil transpercé par la corne du taureau — est fondamentale pour nous, tout comme celle de l’œil aveuglé par le soleil. Ce sont des images où le regard cesse d’occuper une position souveraine. L’image la plus importante devient alors celle de l’œil vidé, un œil ouvert vers ce que Bataille appelait « la nuit du non-savoir ».

Dans le spectacle, la relation avec le public est fondamentale. Plus qu’une position de voyeur, nous invitons le spectateur à une forme d’implication éthique et esthétique, où il partage avec nous les dilemmes et les questions que nous nous sommes posés tout au long du processus face à une œuvre aussi extrême. Comme le dit Eliane Robert Moraes, la littérature peut tout. Nous nous sommes alors demandé : que peut le théâtre face à ces images, lui qui est un art de la présence et du corps ? D’une certaine manière, le spectacle partage cette question avec le public. Il s’agit donc moins de provoquer une excitation que d’ouvrir un espace de jeu et d’expérimentation. La notion de jeu est d’ailleurs fondamentale chez Bataille : les personnages testent sans cesse des limites, se lancent des défis, expérimentent. Cette dimension expérimentale traverse aussi notre rapport à la sexualité, à la pornographie et même à certaines pratiques liées à la culture BDSM. Ce qui nous intéresse n’est pas une sexualité réduite à la génitalité, mais la possibilité d’en faire un terrain de jeu, d’invention et de déplacement partagé avec le spectateur.
J’ai déjà présenté un autre spectacle, Stabat Mater, au Carreau du Temple. C’est effectivement un lieu très imposant et, à première vue, peut-être pas l’espace le plus évident pour une œuvre aussi expérimentale et traversée par des actions extrêmes. Mais justement, je trouve cette tension très intéressante et potentiellement fertile. História do Olho est aussi une œuvre de grande ampleur, même si elle conserve une dimension très contemporaine et expérimentale. Et puis, chaque rencontre avec un public reste une surprise. Nous avons déjà présenté le spectacle près de cinquante fois et, jusqu’ici, l’expérience a été très forte. Le public parvient généralement à percevoir les intentions et les questions qui traversent chaque action sur scène. J’espère que cette rencontre à Paris ouvrira elle aussi un espace sensible et singulier.

À Avignon, nous avons présenté une version plus courte du spectacle, avec environ trente à quarante minutes de moins que la version originale. Comme nous étions dans le cadre du festival Off, avec un partage de plateau et des contraintes de temps assez strictes, nous avons dû adapter le format. Pour cette nouvelle série de représentations, nous retrouvons la version intégrale du travail, notamment avec le retour de ce que nous appelons « l’entracte ». C’est un moment où le public peut sortir, mais aussi choisir de rester et de circuler dans l’espace en accompagnant un show musical et des performances qui prolongent l’expérience du spectacle.
Propos recueillis par Amélie Blaustein-Niddam et édités par Louis Perquin
À voir au Carreau du Temple les 28 et 29 mai et du 21 au 24 au Kunstenfestivaldesarts
Visuels : © Le Carreau du Temple