Quelques mois après la disparition de Robert Wilson, le Théâtre de la Ville lui rend hommage avec la reprise de Pessoa. Since I’ve been me, dernière mise en scène du génial metteur en scène. Un spectacle encore une fois absolument abouti, mais à la narration énigmatique.
Fernando Pessoa est un écrivain portugais du début du XXe siècle, connu pour son travail lié aux avant-gardes européennes et aux questionnements formels qui en découlent. Ses écrits sont structurés par différents personnages qui l’accompagnent et qui désignent un type social, une atmosphère, un courant de pensée … Ces Hétéronymes, comme il les appelaient, sont des sortes de doubles, de voix, de pensées, de petites entités qui le poussent à écrire et en lui permettant d’appréhender plusieurs versions du monde.
Alors pour rendre hommage à cet auteur, la pièce commence par une présentation spectaculaire! de ces alters. On est dans du grand music-hall, celui du début de siècle avec ses lumières, ses costumes, ses paillettes, son mime. Chaque hétéronyme diffère par sa voix et par sa langue. Ils ne s’adressent jamais la parole mais poursuivent une réflexion commune.
Ce n’est pas la première fois que Robert Wilson s’empare d’une biographie. En 2016, le magnifique Letter to a man rendait hommage au Journal de Nijinsky, un recueil du danseur étoile des Ballets Russe, Vaslav Nijinski. Letter to a man : c’était génial. Un seul en scène en noir et blanc avec un néon lumineux au bord de scène qu’on retrouve dans Pessoa. Since I’ve been me. La différence était que le Journal était construit par un seul fils rouge : un personnage, une seule langue narrative. La ligne directrice du spectacle était plus claire. Il est intéressant de faire parler Pessoa dans toutes ses langues, lui qui était polyglotte. Malgré la beauté auditive des lectures à plusieurs voix, le passage d’une langue à une autre a comme risque de couper les rythmes et de perdre le spectateur. La lecture des sous-titres finit parfois par se relâcher. Les voix finissent par former une sorte de toile de fond. Comme on ne les comprend pas, on regarde la scène sans raccorder avec le texte. Le spectacle devient contemplatif.
Et finalement, ce n’est pas rien de contempler le théâtre de Wilson. C’est même beaucoup. Il est connu dans le monde entier pour la beauté et la rigueur de ses mises en scène extrêmement pointues et abouties. Et dans Pessoa. Since I’ve been me, on retrouve une nouvelle fois l’univers si reconnaissable de Robert Wilson : l’influence très forte du mime et l’emprunt de ses exagérations : celles des expressions du visage, des gestuelles, des maquillages très tranchés des comédiens, des couleurs très contrastées. On retrouve également le théâtre en frise, les traversées de décors et de personnages horizontales et lentes. Ici, c’est comme si tous les codes qui composent son identité étaient poussés à leur extrême, quitte à ce que cela deviennent un peu conceptuel.
Pessoa. Since I’ve been me était son dernier spectacle. Créé en 2024 au Teatro della Pergola de Florence, il fut ensuite puis présenté au Théâtre de la Ville à Paris. Hommage touchant à Fernando Pessoa, il marque par sa beauté scénique malgré une construction du récit un peu distanciée.
Du 13 au 21 juin 2026 – Théâtre de la Ville.
Visuels : © Lucie Jansch.
Mise en scène, scénographie et lumières : Robert Wilson – Textes Fernando Pessoa – Co-mise en scène Charles Chemin- Dramaturgie Darryl Pinckney – Costumes Jacques Reynaud- Scénographe associée Annick Lavallée-Benny – Créateur lumières associé Marcello Lumaca – Création sonore et conseiller musical Nick Sagar – Maquillage Véronique Pfluger – Ingénierie du spectacle Enrico Maso – Coordination artistique et technique Thaiz Bozano – Collaboration à la création des costumes Flavia Ruggeri – Collaboration littéraire Bernardo Haumont.
Avec Maria de Medeiros, Aline Belibi, Klaus Martini, Sofia Menci, Gianfranco Poddighe, Yure Romão, Janaína Suaudeau.