Il arrive tout de noir vêtu, pieds nus. Face à lui, un escalier blanc semble monter vers nulle part. Il suffira pourtant de quelques minutes pour comprendre où il mène : dans la tête d’un garçon qui préfère les nuages à une réalité dans laquelle il ne trouve pas sa place. Le Garçon nuage avait déjà révélé, il y a quelques années dans l’intimité du Théâtre des Déchargeurs, quelque chose du talent singulier d’Ethan Oliel. Le retrouver aujourd’hui à La Scala permet de mesurer le chemin parcouru. Le garçon a grandi. Le comédien aussi. Et ce qui ressemblait déjà à une promesse est devenu un immense moment de théâtre.
Il y a des jours où la réalité semble avoir été conçue pour les autres.
Les autres savent apparemment comment y vivre, comment avancer, comment aimer, comment accepter les contraintes, les échecs et toutes ces petites contrariétés que l’on nous demande poliment d’appeler l’existence.
Le garçon nuage, lui, n’y arrive pas. Alors il prend de la hauteur.
Il décide de s’éloigner de cette réalité dans laquelle il se sent en décalage et de rejoindre un endroit où tout pourrait encore être possible. Un nuage comme refuge. Un territoire sans contraintes, sans objectifs à atteindre, sans peur du lendemain. La présentation du spectacle le qualifie joliment de « mécontemporain énamouré ». L’expression lui va bien.
Mais on ne quitte jamais complètement sa propre tête.
Et la sienne est particulièrement peuplée.
La peur, le mépris, la colère, la tristesse, le déni… Les émotions viennent une à une déranger sa solitude. Elles discutent, s’affrontent, le rappellent à l’ordre, parfois le malmènent.
Ethan Oliel est seul sur scène mais, très vite, on oublie qu’il est seul.
Parce qu’il est tous les autres.
Une inflexion de voix, un regard, une bouche qui se tord, un corps qui change soudainement d’axe et quelqu’un d’autre semble apparaître devant nous. Et souvent, on rit. Car toutes ces petites voix qui encombrent sa tête ne sont pas seulement cruelles ou envahissantes : elles sont aussi à l’origine de certains des moments les plus drôles du spectacle.
Il y a notamment cette scène irrésistible où Ethan Oliel rejoue ce qui se passe lorsque l’on tombe amoureux. Le corps change, le regard aussi, les réactions deviennent soudain absurdes. Il suffit de le regarder pour se reconnaître et comprendre cette vérité assez universelle : l’amour nous rend parfois délicieusement idiots.
La salle rit parce qu’Ethan pousse nos comportements jusqu’au burlesque, mais surtout parce qu’il vient de mettre le doigt sur quelque chose que nous avons presque tous vécu.
L’humour devient alors une respiration. Il allège sans jamais effacer ce qui se joue derrière : la peur, la solitude et cette difficulté à trouver sa place dans le réel.
On pourrait penser à Vice-Versa, tant ces voix intérieures semblent parfois prendre possession du personnage. Mais la comparaison explique davantage le mécanisme qu’elle ne raconte ce qui se produit réellement sur scène.
Car Ethan Oliel n’interprète pas seulement son texte.
Il le vit.
Son corps mince devient le prolongement de ses mots. Il se tend, se courbe, se dresse, virevolte, danse, chante, joue du ukulélé. Son visage semble parfois posséder sa propre grammaire. Une bouche, des yeux, un froncement de sourcil suffisent à faire basculer une émotion.
Tout entre en jeu. Et tout sonne juste.
On pourrait vivre longtemps sur un nuage si la vie n’avait pas cette fâcheuse habitude de venir nous chercher.
Pour lui, elle prend la forme d’une femme.
Et soudain, ce garçon qui avait organisé sa fuite découvre quelque chose de suffisamment puissant pour lui donner envie de redescendre. L’amour lui fait entrevoir une réalité dans laquelle il pourrait peut-être enfin trouver sa place.
Alors il aime. Fort. Très fort. Peut-être trop fort.
Parce que lorsqu’on a passé autant de temps loin du monde, comment apprend-on soudainement à aimer quelqu’un sans vouloir lui donner immédiatement tout ce que l’on avait gardé en soi ? Peut-on aimer sans étouffer ? Peut-on demander à l’autre de devenir la réponse à toutes les questions que l’on n’a jamais réussi à résoudre seul ?
Et surtout : que se passe-t-il lorsque la personne qui nous avait donné envie de redescendre n’est plus là pour nous retenir ?
C’est ici que Le Garçon nuage cesse d’être seulement un très beau texte sur l’imaginaire pour devenir quelque chose de beaucoup plus intime : une histoire sur notre difficulté à habiter le réel.
Car Ethan Oliel est aussi l’auteur de ce qu’il interprète. Et quelle plume !
Son texte est dense, poétique, intelligent, mais aussi souvent très drôle. Ethan Oliel joue avec les mots comme il joue avec son corps : il les tord, les accélère, les fait rebondir, passe d’une référence à une autre et sait provoquer un rire avant de nous ramener, parfois quelques secondes plus tard, vers quelque chose de beaucoup plus intime.
La prose se transforme même par moments en alexandrins, comme si la pensée devenait soudain trop grande pour rester enfermée dans une conversation ordinaire.
Les mots s’entrechoquent, rebondissent, prennent de la hauteur puis retombent brutalement sur terre.
Et l’humour participe pleinement à ce mouvement. On rit d’une situation, d’une pensée absurde, d’une petite voix particulièrement insistante. Puis, presque sans prévenir, le rire laisse place à quelque chose de plus fragile.
C’est cette capacité à passer de la légèreté à la gravité sans jamais donner l’impression de changer de spectacle qui fait aussi la richesse du texte.
Il y en a, des choses, là-dedans. Des pensées. Des peurs. Des élans. Des contradictions. De la tristesse et beaucoup de drôlerie. Des phrases que l’on voudrait retenir et d’autres qui passent comme des éclairs.
Un cerveau en ébullition transformé en matière théâtrale.
Il y a trois ans, au Théâtre des Déchargeurs, Ethan Oliel possédait déjà cette énergie étrange, cette sensibilité à fleur de peau et cette manière de donner l’impression que quelque chose pouvait exploser à n’importe quel moment.
Il y avait déjà le feu.
Trois ans ont passé.
Entre-temps, il y a notamment eu Le Cercle des poètes disparus et le Molière 2024 de la Révélation masculine.
Et ce qui frappe aujourd’hui, c’est la maturité acquise sans que la fragilité ait disparu.
C’est peut-être cela, finalement, grandir comme acteur : ne pas apprendre à moins ressentir, mais apprendre à mieux utiliser ce que l’on ressent.
Ethan Oliel semble désormais savoir exactement jusqu’où il peut tendre son corps, retenir un silence, accélérer une phrase, déclencher un rire, suspendre un regard avant de nous lâcher.
À la fin du spectacle, il est trempé.
Il a manifestement tout donné.
Il existe des acteurs qui interprètent admirablement un personnage. Et puis il y en a chez lesquels on a parfois l’impression que le personnage a momentanément pris possession du corps de l’acteur.
Ethan Oliel appartient déjà à cette seconde famille.
Par moments, quelque chose peut rappeler Jim Carrey. Non pas celui que l’on réduit trop facilement à quelques immenses succès populaires, mais l’acteur capable d’utiliser chaque muscle de son visage et chaque mouvement de son corps pour raconter une émotion, comme dans des films plus intimes tels qu’Eternal Sunshine of the Spotless Mind.
Et puis il y a quelque chose de Francis Huster chez Ethan Oliel.
Pas une imitation. Plutôt une filiation presque instinctive. Cette même manière de ne jamais rester à distance du texte, de s’y jeter tout entier, de faire passer les mots par le corps autant que par la voix. Cette façon aussi d’assumer la démesure, l’emphase parfois, puis de laisser soudain apparaître une fragilité qui change tout.
Comme si Ethan Oliel était, à sa manière, l’un des fils spirituels de ce théâtre-là : celui où l’on ne récite pas un texte, où l’on ne se contente même plus de l’interpréter, mais où l’on accepte d’en être traversé.
Avec une différence essentielle : Ethan Oliel appartient pleinement à sa génération. Il y ajoute son propre rapport au corps, une drôlerie très contemporaine et surtout cette sensibilité qu’il ne cherche jamais à dissimuler.
À La Scala, il ne ressemble finalement qu’à lui-même.
La scène de la Scala Paris convient particulièrement bien à ce spectacle. Sa disposition presque en demi-arène rapproche Ethan Oliel du public et lui permet de jouer avec lui, de l’interpeller, de chercher un regard puis un autre.
L’escalier blanc de la scénographie de Léa Tubiana suffit à matérialiser cette frontière entre le sol et les nuages. Les lumières de Denis Koransky et la musique de Félix Geslin accompagnent les mouvements du texte et du corps sans jamais chercher à prendre le dessus. La bande-son amplifie les envolées, les chutes et les émotions, tandis que la chorégraphie de Julien Boclé donne à ce corps en perpétuel mouvement toute sa force.
Tout semble finalement pensé pour prolonger ce qui se passe à l’intérieur du garçon nuage.
Ethan virevolte, exulte, s’emporte, nous fait rire, redescend. Puis repart. On le suit.
Et c’est assez vertigineux.
Pourquoi avons-nous parfois besoin de fuir la réalité ?
Et surtout, faut-il nécessairement y revenir ?
Le Garçon nuage pourrait n’être qu’un éloge de l’imaginaire. Il raconte quelque chose de plus complexe. Les nuages protègent, mais ils isolent aussi. La réalité blesse, mais elle est également l’endroit où l’on rencontre, où l’on aime, où l’on rit, où l’on souffre et, finalement, où l’on vit.
Peut-être avons-nous simplement besoin, de temps en temps, de prendre suffisamment de hauteur pour regarder notre existence autrement.
Ce soir-là, Ethan Oliel nous aura fait rire, réfléchir, parfois serrer un peu la gorge, avant de réussir quelque chose d’assez rare : mettre toute une salle K.-O. et lui donner pourtant l’impression d’aller mieux.
La longue ovation debout qui accompagne la fin du spectacle ne ressemble pas seulement à un salut adressé à une performance.
Elle ressemble presque à un remerciement.
Pendant un peu plus d’une heure, nous étions montés avec lui.
Et lorsqu’il a fallu redescendre, la réalité semblait étrangement un peu plus habitable.
Il y a des spectacles que l’on applaudit. Et puis il y a ceux qui vous laissent K.-O. de bonheur. Le Garçon nuage appartient à cette catégorie rare.
Le garçon nuage
De et avec : Ethan Oliel
La Scala Paris
Dates : Du 24 septembre 2026 au 3 janvier 2027
Horaire : 15h15, 19h15 OU 21h15