Margaux Eskenazi explore, à travers les œuvres de Kertesz (Prix Nobel de littérature 2002), les questions d’identité.
L’histoire commence par un kiddouch. Celui qui va unir ce vendredi soir Adam, ses enfants Judith et Gabriel, sa mère Lili et l’ami de Gabriel Barthélémy. Et, surtout, la tante Rosa, metteuse en scène de son état, qui prépare une pièce sur Imre Kertesz. Pourquoi travailler sur cet écrivain « dépressif », demande la grand-mère avec son franc-parler habituel ? Le monde est assez dur, on a besoin de gaieté. Frères et sœurs, comme à tout repas de famille, se disputent. Le sujet des controverses tourne, finalement, toujours autour de la même question : qu’est-ce qu’être juif·ve ?
Les réponses sont par essence multiples. Dans Kaddish, elles prennent aussi une multiplicité de formes : celle des mots que prononcent sur scène les différents personnages, mais aussi le corps des différentes figures qui les hantent à la manière de dibbouks, comme ce « Juif errant », joué par le musicien Malik Soarès entre deux accords. C’est sans doute cette errance identitaire, plus que toute tentative de graver dans le marbre une définition du judaïsme, qui intéresse Margaux Eskenazi dans le travail de l’écrivain hongrois.
Mais la metteuse en scène est aussi amoureuse des mots d’Imre Kertesz. Aussi trouve-t-elle un subterfuge pour les faire entendre sur scène. Son personnage scénique, joué par Kenza Laala, dialogue avec le grand auteur, qui se laisse à citer ses propres textes, avec distance ou sérieux selon le moment. La précision du travail dramaturgique évite l’écueil de la simple juxtaposition entre les passages empruntés à Kertesz et ceux de la main de Margaux Eskenazi. L’on passe au contraire sans césure apparente d’un univers à l’autre.
e
Les acteurs et actrices jouent à la fois les membres de cette famille qui s’apprête à célébrer shabbat et les personnages issus de Être sans destin ou de Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas. Mais iels ont également chacun et chacune un moment où iels parlent en leur propre nom, assumant un propos politique ancré dans leur expérience personnelle. Leur présence scénique extrait ces tirades de la simple confidence anecdotique et leur confère une puissance universelle. Les témoignages ne relèvent ainsi nullement du théâtre documentaire, mais bien plutôt de l’incarnation – au sens étymologique de « présence charnelle » – des questions posées par la pièce.
Pour autant qu’elle soit empreinte de réflexions angoissées sur la marche actuelle du monde, cette exploration du travail de Kertesz accorde une large place à l’humour. Le personnage de la grand-mère, qui se moque de son fils trop rigoriste ou de sa fille hantée par la Hongrie, y est pour beaucoup. La voix et le corps que lui prête Milena Csergo participe de la réussite du personnage. Celui de Kertesz lui-même, empreint d’autodérision, participe à cette réunion du comique et du sérieux.
Outre cette épaisseur dramaturgique qui permet à l’autrice de mêler ses mots à ceux de son auteur préféré, cette pièce brille aussi par sa théâtralité assumée. Le travail de la vidéo est à saluer : des images de Budapest, prises lors du voyage de la tante Rosa sur les traces de Kertesz, jouent avec la scénographie plus qu’elles ne l’envahissent. L’immense bibliothèque débordant de boîtes à archives devient un écran qui résiste à la projection, modelant celle-ci plus qu’elle n’est modelée par elle.
De leur côté, les extraits de Kertesz que Margaux Eskenazi a choisis se situent volontiers dans des espaces voués au spectacle, comme le cabaret Sissi. Il suffit ainsi d’un simple changement de nappe pour qu’une table, d’un autel rituel se transforme en scène de music-hall. L’on devine ainsi dans ce Kaddish un grand plaisir des décors et des costumes, jusqu’à cette apothéose finale qui donne à la pièce son sous-titre : cette fameuse « femme chauve au peignoir rouge », qui fait image, grâce au jeu de Kenza Laala.
Kaddish, la femme chauve en peignoir rouge est une incontestable réussite : le plaisir du spectacle n’empêche nullement à la pensée de se déployer, qui nourrit à son tour la théâtralité de la pièce. Elle montre la virtuosité de son autrice, qui mêle avec justesse des émotions et des procédés a priori antagonistes. S’il est une œuvre à voir en ce début de printemps, sans doute est-ce celle-là.
Kaddish, la femme chauve en peignoir rouge, de Margaux Eskenazi, avec Armelle Abibou, Michael Charny, Milena Csergo, Lazare Herson-Macarel, Kenza Laala, Raphaël Naasz et Malik Soarès. Au Théâtre Gérard Philipe jusqu’au 19 avril.
Visuel : © Compagnie Nova