Que faire des 400 000 pages que personne n’a lues des contributions du Grand Débat National ? Du Théâtre, bien sûr, avec Stanislas Roquette. Doléances — La fable de l’écoute exhume ces cahiers de 2019 et leur rend ce qu’on leur avait volé : une incarnation, une réalité.
Doléances — La fable de l’écoute, la nouvelle création de Stanislas Roquette et de sa compagnie Artépo, est de ces spectacles dont on sent que c’est l’urgence de poser un geste sur une situation politique.
Son texte n’est rien moins que 400 000 pages manuscrites, près de 20 000 cahiers, deux millions de contributions en ligne, des chiffres pour le moins vertigineux. En d’autres mots, le legs du Grand Débat National lancé en 2019 par Emmanuel Macron en réponse à la crise des Gilets jaunes — une consultation citoyenne d’une ampleur inédite depuis les États Généraux de 1789. Ceci dormait sans bruit dans les archives départementales, lettre morte, parole confisquée.
C’est en résidence sur le territoire de la métropole d’Amiens que Roquette a plongé dans les cahiers de la Somme. C’est un territoire qu’il connaît bien puisque c’est là que sa compagnie est établie.
Cris de colère, écrits de vie bouleversants, appels au secours déchirants, réflexions documentées, de l’humour, de la tendresse aussi, une manière parfois courtoise, parfois ironique de demander, d’exiger, d’espérer un changement, une prise de conscience. Visiblement le metteur en scène a été saisi de ces réalités que l’on ignore ou méconnaît souvent.
De ce corpus tout à fait inédit, voire exceptionnel, il a tiré un matériau théâtral dans lequel s’enchâssent les doléances elles-mêmes, portées sur scène par trois interprètes — Nedjma Berchiche, Marc Lamigeon et Emmanuelle Ramu — avec le renfort d’une création vidéo de Victor-Hadrien qui donne à voir les graphies diverses de ces cahiers Clairefontaine à carreaux, de ces feuilles blanches… des graphies parfois maladroites, parfois travaillées. Mais toutes sensibles et qui disent une urgence.
Ce qui frappe d’emblée dans la démarche de Roquette, c’est sa conscience politique aiguisée. Le spectacle ne se contente pas de faire entendre des témoignages : il construit un récit chronologique de la séquence 2019, alternant les doléances elles-mêmes (tantôt classées selon les thématiques gouvernementales, tantôt montées librement) et les prises de parole d’Emmanuel Macron, dont la présence (dans le jeu et dans des archives sonores) rappelle ô combien le président avait personnalisé ce débat au point d’en occuper tout l’espace. C’est brechtien en somme, en ce sens où la pièce est didactique.
On imagine le travail colossal, de lecture, de tri, de choix à opérer, de Roquette et son dramaturge Alexis Leprince. Le Grand Débat National apparaît alors violemment moins comme une tentative d’écoute que comme une tentative de désamorçage. Le sous-titre La fable de l’écoute prend alors toute sa résonance ironique : car oui, une fable est le nom donné (pour faire simple) à l’intrigue d’une pièce de théâtre, mais c’est aussi un mensonge, une tromperie. Mais comme dans celle de La Fontaine, il y a peut-être, sans doute, une morale à en tirer.
Doléances s’inscrit évidemment comme spectacle documentaire où Roquette ne se contente pas d’émouvoir — il y donne à penser. Il montre comment une démocratie peut simuler l’écoute tout en perfectionnant sa surdité. Pendant toute la représentation, nous revenaient en tête les propos de Carlo Brandt lors de la création des Pièces de Guerre de Bond dans la mise en scène de Françon. L’acteur disait, en somme, qu’il faudrait projeter le journal télévisé dans les théâtres, car c’est encore là que l’on écoute le mieux. Et c’est frappant ici !

La matière des cahiers est, en elle-même, passionnante, certes. Mais elle est de fait parfois non dramatique et tend à fragiliser le spectacle.
Pour autant, les trois comédien·ne·s font un travail d’incarnation solide, chacun apportant une couleur propre à ce chœur de voix disparates. Le trio fonctionne. Mais à vouloir incarner un groupe de personnes diverses, le jeu tend parfois vers la caricature. Un accent, une gestuelle, un accessoire ne sont ni une personne ni un personnage. Et surtout la succession très ou trop rapide empêche par endroits l’empathie. Car au fond, il conviendrait de faire un spectacle sur chacun de ces témoignages.
Pourtant, on peut s’interroger sur les choix dramaturgiques. La construction en deux temps — thématiques gouvernementales d’un côté, montage libre de l’autre — crée par moments un sentiment de dispersion. Le spectacle hésite entre plusieurs formats : la conférence-spectacle, le théâtre documentaire, la performance chorale. Cette hésitation n’est pas toujours productive. On aurait parfois souhaité une ligne de mise en scène plus tranchée, un principe formel assumé jusqu’au bout, plutôt que la tentation de tout embrasser.
La création vidéo de Victor-Hadrien, qui projette les pages manuscrites des cahiers, est à la fois le plus beau geste du spectacle et son risque principal : celui de réduire la parole vivante à l’illustration d’un document, voire par moments à une saturation aussi bien dans les sollicitations visuelles que dans le jeu, alors qu’il ne faudrait pas négliger de faire une pause et prendre le temps de penser et pourquoi pas d’agir. D’autant que la création a lieu au Théâtre de l’Opprimé fondé par Augusto Boal et écrin de son désir de faire de nous des spectat-acteurs et spectat-actrices. Au sens d’aller sur scène et de trouver ensemble une ou des solutions.
Ce qui est peut-être le plus troublant dans les doléances que Roquette fait entendre, c’est leur cohérence inattendue. Derrière la pluralité des voix et la diversité des situations, une aspiration commune s’exprime, transpartisane : plus de justice sociale et fiscale, davantage de proximité du pouvoir, une démocratie qui tienne ses promesses. Roquette note avec justesse qu’aucun parti politique, de gauche comme de droite, n’a totalement pris au sérieux ces doléances — et que leur occultation est peut-être l’une des causes du désordre politique qui s’est ensuivi. Il convient d’ailleurs de reconnaître que Roquette et Leprince ont fait le choix de faire entendre des paroles ou des trajectoires de Gilets jaunes qui peuvent mettre mal à l’aise : rapprochement avec l’extrême droite de Zemmour, masculinisme, désir de revenir sur la peine de mort.
Cette observation confère au spectacle une dimension prophétique pour le moins inconfortable. Présenté à l’approche d’une présidentielle — comme le souligne la compagnie elle-même —, Doléances n’est pas un spectacle sur 2019. C’est un spectacle sur 2026. Sur ce que coûte, à une société, de ne pas écouter ses propres citoyen·ne·s.
Reste que le vrai sujet du spectacle — la confiscation démocratique, la concession procédurale, le grand simulacre de l’écoute — est d’une brûlante actualité. Et c’est peut-être pour cela que Doléances dérange un peu plus qu’il ne devrait. Non pas parce qu’il est imparfait, mais parce qu’il a raison.
Doléances — La fable de l’écoute – Texte : Stanislas Roquette et Archives Nationales – Mise en scène : Stanislas Roquette – Avec : Nedjma Berchiche, Marc Lamigeon et Emmanuelle Ramu – Dramaturgie : Alexis Leprince – Création vidéo : Victor-Hadrien Compagnie Artépo – Durée : 1h15 – Avignon Off 2026 — Théâtre du Train Bleu (4 au 23 juillet 2026) – Vu au Théâtre de l’Opprimé, Paris, le 23 juin 2026.
Crédit photos : © Pascal Gély.