Malgré la mise en scène laborieuse de Damiano Michieletto, les deux interprètes principaux, la direction de Chung et les chœurs ont heureusement apporté la dynamique nécessaire au chef-d’œuvre de Bizet.
Il est des metteurs en scène dont la notoriété n’est pas toujours à la hauteur du travail. Pour cette Carmen, Michieletto, qui a pourtant signé, par ailleurs, nombre de productions remarquables (La Cenerentola à Paris, Otello à francfort, Hoffmann à Londres et Lyon), semble avoir là navigué à vue. Bien sûr, pour nous Français (comme pour ceux dont les maisons ont acheté la production) le « standard » Calixto Bieito qui régale le public de l’Opéra de Paris depuis des années avec sa puissance et sa cohérence rend nécessairement très exigeant.

À l’inverse, cette production inaugurée à Londres et qui a, désormais, pris ses quartiers à Milan, ne parvient pas à nous inscrire dans un véritable récit. Le metteur en scène italien est embourbé dans une tournette dont l’intérêt est de faire évoluer les protagonistes entre intérieur et extérieur d’une cabane différente par acte. Certes, il y a cette mort personnifiée, dès les premières images, par une femme en noir omniprésente, mais l’idée ne brille pas par son originalité. L’on suppose par ailleurs (sans en être totalement convaincus) que les contrebandiers sont des combattants de l’ombre du franquisme, mais Michieletto peine à s’extraire d’un propos figuratif d’où émergent de-ci de-là quelques audaces contestables (la Kalachnikov de Micaela). Et comme sa Carmen ne décolle jamais vraiment et que tout cela ne nous passionne guère, on finit par se concentrer sur la musique et le chant, heureusement bien mieux servis.
S’il est, en revanche, un homme que l’on retrouve avec plaisir, c’est le chef Myung-Whun Chung qui, lui, joue la partition de Bizet avec une acuité d’habitué. L’ouverture qui démarre à cent à l’heure impose d’emblée une tension qui ne nous quittera pas, même lorsque le chef s’abandonne à la lenteur dans certaines scènes. Il fait rutiler le somptueux orchestre de la Scala, s’adapte aux mots et aux situations comme aux chanteurs. Cette façon de parfois étirer les violons comme de faire jaillir son orchestre au diapason des chœurs au début du dernier acte apporte le relief que la mise en scène ne fournit pas. Et l’on ne peut s’empêcher de penser que celui qui fut le premier titulaire de la direction musicale de l’Opéra de Paris (version deux salles) dans les années quatre-vingt-dix n’a visiblement pas perdu la main en ce qui concerne le grand répertoire français.
Plusieurs années après sa prise de rôle viennoise, Vittorio Grigolo a, certes, vu sa voix évoluer vers un répertoire plus spinto, ce qui lui autorise désormais moins de nuances, notamment en mezza voce, qu’auparavant. Mais la maîtrise du personnage est confondante dans ce que l’on imagine comme la combinaison des indications du metteur en scène et de ses propres intuitions. Ce Don José sait descendre très bas dans les humiliations qu’il s’inflige pour reconquérir Carmen pour rebondir ensuite faisant exploser colère, révolte ou violence ; et la voix est au diapason de ces différentes humeurs. De fait, Grigolo fait de José un looser magnifique qui vit et qui souffre. Sa « fleur » débute avec la douceur d’un récit qui raconte les premiers émois dont Carmen l’a fait vibrer. Puis la voix se charge d’une émotion voisine d’une véritable blessure intérieure qui annonce les irrémédiables failles à venir. Toute la psychologie de José semble contenue dans ce morceau à faire pleurer les pierres. Le talent de cet artiste singulier, sensible et inclassable, est là, en somme. Grigolo EST Don José, peut-être parce que c’est l’un des personnages qui collent le mieux à son moi intime.

Il faut dire qu’il est, pour ces représentations, face à la « tenante du titre », une artiste qui maîtrise chaque mot, chaque inflexion d’une héroïne qu’elle a, comme toutes les grandes qui l’ont précédée, adaptée à sa voix et sa propre personnalité. De Carmen, on le sait, il peut y avoir cent nuances. Celle-ci est une maîtresse femme, provocatrice, hautaine parfois, qui abandonne les hommes, mais n’est jamais indifférente, battante enfin et (selon Michieletto) il faut étrangler dans de longues convulsions pour la faire cesser de vivre et de s’exprimer. Forte d’une carrière exemplairement menée, Clémentine Margaine possède aujourd’hui des caractéristiques de voix toujours plus remarquables du grave à un aigu puissant et volontairement agressif, oscillant entre séduction et une dynamique infernale (dans « Les tringles des sistres »). Sa Carmen a gardé sa profondeur, car elle est la combinaison de l’énergie brute et des nuances de chaque instant. Quant à la construction dramatique du personnage – et c’est clairement là l’une des réussites de Michieletto -, cette Carmen traverse l’histoire, sans se départir d’une certaine noblesse, comme une femme passionnée qui agit sans perdre de vue les conséquences de ses actes. À cet égard, la façon dont l’héroïne s’arrête et se retourne pour jauger José et Micaela en partance à la fin de l’acte III est un geste puissant qui montre une Carmen oscillant encore entre hésitation et solde d’un amour perdu.
Alors forcément, Grigolo et Margaine nous offrent des scènes d’anthologie lorsqu’ils sont face à face sur scène. C’est évidemment le cas à l’acte II lors de leur première confrontation, comme c’est le cas dans une fin intense vocalement, malheureusement amoindrie par une mise en scène brouillonne.

Leurs deux partenaires principaux n’évoluent pas sur les mêmes cimes. La Micaela de Natalia Tanasii est, relativement banale dans l’acte I, mais se révèle toutefois plus convaincante dans la scène de la montagne de l’acte III. Il faut préciser que son look de vieille fille n’aide pas à faire décoller son personnage.
Quant à Giorgi Manoshvili, on peut se demander s’il n’a pas abordé Escamillo trop tôt. Malgré son timbre séduisant, il peine à donner de la consistance, du relief, bref du panache à ce torero de Séville à qui Bizet a, de toute façon, fait jouer les figurations dans l’opéra. Pour sortir le personnage de son ornière il faut un interprète en capacité de dépasser le beau chant pour faire ressortir les aspects moins reluisants que son habit de lumière du bellâtre collectionneur d’aventures. Manoshvili n’est pas encore de ceux-là.
Dans les seconds rôles, l’on retrouve avec plaisir des familiers des productions de Carmen à Londres (Pierre Doyen et Sarah Dufresne) ou à Paris (Loïc Félix et Marine Chagnon qui vient d’abandonner son costume de Solange dans Les demoiselles de Rochefort au Lido) et leur talent se fait sentir dans toutes les scènes de groupe, tout comme celui de Simone del Savio dans le rôle de Moralès.
Carmen est l’un des plus grands opéras du monde. On se rend aussi compte parfois qu’il est l’un des plus difficiles à faire vivre. Alors si Michieletto échoue dans l’exercice, il y a heureusement, sur le plateau et dans la fosse de la Scala, de grands artistes pour relever le gant et faire honneur à Bizet. Et ce soir, c’était finalement le principal !
Visuels : © Brescia e Amisano / Teatro alla Scala