Avant-dernier opéra de Giuseppe Verdi, Otello – l’une de ses œuvres maîtresses – est revenu après treize ans d’absence au Teatro Colón de Buenos Aires dans une nouvelle production rehaussée par les superbes performances de Gregory Kunde et Maria Agresta.
William Shakespeare a inspiré quelques-uns des plus importants compositeurs de tous les temps depuis Purcell et sa Fairy Queen au XVIIe siècle, jusqu’à Rossini, Bellini, Gounod, Ambroise Thomas (son Hamlet si peu joué, hélas !), Berlioz, Verdi, Britten, et tant d’autres.
Giuseppe Verdi s’est penché pas moins de quatre fois sur les chefs-d’œuvre shakespeariens et nous a finalement légué trois magnifiques opéras tirés des pièces du « barde d’Avon » – Macbeth, Otello et Falstaff -, une quatrième (Le roi Lear) n’ayant en fin de compte jamais vu le jour quoique Verdi en fut longtemps obsédé.
Pour ce qui est d’Otello, ce n’est pas Verdi qui a eu l’idée de composer un opéra sur cette déchirante tragédie shakespearienne (Rossini s’y était déjà inspiré pour en créer une adaptation qui jouissait d’une grande renommée au XIXe siècle), mais l’éditeur Giulio Ricordi qui a mis en œuvre ses bons offices pour rapprocher le quasi septuagénaire Verdi du jeune librettiste et compositeur Arrigo Boito.
La collaboration improbable entre Boito – ancien tenant des « scapagliati » (littéralement « les débraillés ») qui critiquaient de façon systématique et aiguë les conventions du mélodrame italien – et Verdi, le patriarche de l’opéra transalpin du XIXe siècle, a engendré pourtant l’une des œuvres majeures du drame musical italien. De fait, alors que Verdi croyait avoir donné le meilleur de lui-même et s’était retiré à la campagne, la sève nouvelle du jeune Boito a stimulé la créativité du génial compositeur et leur synergie a engendré une œuvre profondément novatrice dans laquelle musique, chant et théâtre forment un tout indissociable.
Avant même le lever du rideau, le public est interpellé par la phrase projetée sur un écran de tulle qui annonce le drame auquel on va assister : « Et surveille-la attentivement, comme elle a trompé son père, elle pourrait aussi te tromper ». Ces mots, appartenant au 1er acte de l’« Othello » shakespearien – non retenu par Boito qui a préféré concentrer l’action sur l’île de Chypre – sont prononcés par Brabantio, le père de Desdémone, en guise d’amer avertissement au guerrier maure quand il apprend que sa fille a choisi de l‘épouser sans son consentement. Une phrase qui est, sans doute, d’une importance capitale puisqu’elle prépare le chemin de la défiance chez Otello bien avant que Iago vienne planter la semence du soupçon et de la jalousie.

En la choisissant en exergue de la nouvelle production d’Otello du Teatro Colón, le metteur en scène Fabio Sparvoli et son équipe établissent le trait d’union entre le passé récent de l’histoire d’amour du Maure et sa jeune épouse, et le futur proche du féminicide de Desdémone. Ils soulignent donc que, dans leur production, ce qui arrive sous les yeux des spectateurs est aussi important que ce qui est arrivé en amont et continue à planer silencieusement sur les principaux personnages.
Ainsi conçue, la mise en scène proposée est lourde de conséquences conceptuelles et scéniques. Au- delà de ce que certains pourraient trop vite qualifier de « mise en scène traditionnelle », Sparvoli fouille dans la psychologie des trois personnages principaux et fait parler leurs désirs, sentiments, frustrations, ressentiments et relations de pouvoir. Pour ce faire, il est secondé par Nicolás Boni, concepteur des décors et des images visuelles, et Matías Otálora, réalisateur des vidéos de scène. Misant sur une certaine atemporalité et un espace-temps qui ne se veut pas trop précis (mais que le spectateur situe intuitivement au début de l’Ère moderne), Sparvoli et son équipe construisent un univers méditerranéen nettement cosmopolite.
La conception des décors accompagne subtilement la construction des espaces dramatiques, sublimés par les beaux éclairages de José Luis Fiorruccio. Dès les premiers accords de l’orchestre, les sens sont en éveil par l’extrême puissance de l’ouragan à laquelle Sparvoli et Boni intègrent des vidéos de haute qualité projetées sur grand écran. Ces éléments visuels, qui apportent un cadre dynamique à l’action, vont accompagner – et d’une certaine façon commenter – les états d’âme des interprètes tout le long des deux premiers actes qui s’ouvrent au monde extérieur d’où vient Otello, le grand guerrier victorieux.
Par contre, le décor des deux derniers actes, qui se déroulent dans la demeure du Maure, aide à concentrer l’attention sur le drame qui se joue devant nos yeux : la grande salle du château n’apparaît dans toute sa splendeur qu’à l’arrivée des délégués vénitiens et montre auparavant ses grands lampadaires couverts de voiles (tout un symbole, sans doute, puisqu’ils permettent à Otello d’écouter, sans être vu, un échange amical entre Cassio et Iago conçu par son lieutenant pour attiser la jalousie du Maure), et la chambre des époux où trône le grand lit où naguère l’acte d’amour a été consommé et le crime sera commis.
La direction des solistes tient compte de tous les conflits en présence : un Otello musulman en essence, rongé par la vermine du doute ; une Desdémone ni fleur bleue ni victime passive, beaucoup moins fragile qu’on ne la présente d’habitude ; un Iago, génie du mal qui aspire à usurper le pouvoir d’Otello. Dans l’ensemble, une direction d’acteurs bien réussie, même si l’attention portée aux masses est parfois moins aboutie que celle des solistes.
Par ailleurs, les costumes conçus par Tommaso Lagattolla s’intègrent aux décors en déployant volume et couleurs subtiles : des gris acérés pour les uniformes d’Otello et Yago, les nuances de blanc et de bleu pour Desdémone, de terre cuite et encore du gris dans les costumes du chœur et de quelques rares figurants, des touches de couleur – dont les rouges sombres et le rouge vif – dans la scène de l’arrivée de l’ambassadeur vénitien et son escorte.
Pour cette nouvelle production de l’Otello verdien le Teatro Colón a mis les petits plats dans les grands en choisissant des interprètes de premier plan pour les principaux rôles.
À 72 ans, Gregory Kunde a une nouvelle fois stupéfait le public des habitués, cette fois-ci dans le rôle intense et exigeant du Maure de Venise, alors qu’on l’avait jusqu’alors entendu dans des œuvres de Mozart, Rossini et Donizetti. Son retour au Teatro Colón était sans aucun doute l’un des grands attraits de cette production. Et il n’a pas déçu, grâce à son don total, sa sincérité scénique et sa profonde connaissance du personnage et de son évolution depuis le guerrier triomphant de l’« Esultate » initial jusqu’au Maure tourmenté vêtu de la tunique et la djellaba nord-africaines du dernier acte.
Sur le plan vocal – même si sa prestation n’est plus tout à fait celle de ses grandes heures de gloire-, il a fait preuve d’une technique sans failles et d’une voix tantôt héroïque, tantôt tendre et vulnérable, tantôt méfiante et vindicative, tourmentée enfin jusqu’au délire de sang et de vengeance. Sa voix, d’une projection admirable, a atteint son apogée dans les passages exigeant le plus de puissance, comme son « Ora e per sempre addio » ou son « Si pel cel marmoreo giuro », mais elle a aussi fait valoir ses qualités déclamatoires dans le déchirant « Dio ! mi potevi scagliar ». En fait, ce qui démarque Kunde c’est qu’il ne joue pas le rôle d’Otello. Il est Otello, et les applaudissements chaleureux et reconnaissants des spectateurs ont été la preuve éclatante de sa stature artistique.

Dans le rôle de Desdémone, on devait entendre Juliana Grigoryan, mais elle a dû annuler sa prestation au Teatro Colón. Il a donc été proposé à la soprano italienne Maria Agresta, grande spécialiste du rôle qu’elle a chanté dans les plus grands Colisées lyriques. Agresta a incarné une Desdémone amoureuse et sensuelle, sûre d’elle et intense, selon la conception de Sparvoli. Elle n’était pas, comme d’habitude, une jeune fille fragile, naïve, ignorante et timide. Bien au contraire, la soprano a incarné une femme très moderne pour son temps, qui a épousé celui qu’elle aimait à une époque où les familles en décidaient, et a quitté son pays et son statut social pour le suivre. Aimante, mais pas soumise, elle s’insurge contre son mari quand il l’appelle « vile courtisane » et, outrée, lui crie au visage « Non son ciò che esprime quella parola orrenda », tout en lui donnant une sonore gifle indignée. Impeccable dans le duo du premier acte avec Otello, Agresta s’est imposée jusqu’à devenir l’un des piliers de la distribution.
La soprano italienne possède la voix pour incarner la malheureuse épouse d’Otello : puissante, mais souple, homogène sur toute la tessiture, et dotée d’une maîtrise technique qui lui permet de mettre son instrument au service de l’expression. Son grand niveau artistique a transformé la scène du début du 4e acte en un moment sublime par son expressivité, sa ligne de chant et sa maîtrise des pianissimi, notamment dans la « Canzone del salice » et l’« Ave Maria », qui ont mérité les seuls applaudissements à rideau levé de la soirée.
Mais, la tragédie d’Otello n’existerait pas, ou du moins serait bien différente, sans les sordides manipulations de Iago qui infecte le Maure de son toxique poison et le mène vers une chute inéluctable. Le baryton hispano-américain Daniel Luis de Vicente campe un Iago superbe. Non seulement il a la voix du rôle, la couleur, le timbre et le squillo, mais encore sa convaincante interprétation de ce personnage maléfique et cynique possède une forte présence scénique, tout particulièrement dans ce sommet de l’art lyrique qu’est le célèbre monologue « Credo in un Dio crudel ».

Le reste de la distribution s’est montré homogène et efficace, notamment le Cassio de Diego Bento et l’Emilia d’Alejandra Malvino.
La prestation de l’Orchestre et des Chœurs maison du Teatro Colón a été remarquable, comme d’habitude. Sa sonorité compacte a produit, dans l’ensemble, un bon équilibre entre la fosse et la scène et l’interprétation d’Alejo Pérez, son nouveau chef, s’est révélée tantôt délicate, tantôt vibrante, même si certains passages auraient mérité davantage de nerf.
De leur côté, le Chœur permanent dirigé par Miguel Martínez a été extraordinaire, avec un premier acte mémorable tant sur le plan vocal que scénique, et le Chœur d’enfants, préparé par Mariana Rewerski, s’est avéré très solide. Au vu de cela, il aurait semblé judicieux de leur permettre de recevoir les applaudissements qu’ils méritaient, soit après leur dernière apparition sur scène, soit à la fin du spectacle.
En somme, cette nouvelle production d’Otello du Teatro Colón marque le retour couronné de succès d’une œuvre majeure de l’art lyrique, chaleureusement accueillie aux saluts par le public conquis par la production elle-même et par la remarquable prestation des interprètes, et bouleversé par le meurtre violent de Desdémone étouffée par Otello avec l’un de ses propres oreillers.
Visuels : © Juanjo Bruzza / Teatro Colon