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Opéra-Comique : « Brundibár », la victoire des enfants contre le tyran

par Helene Adam
04.06.2026

Conte universel par son message, Brundibár, opéra de Hans Krása destiné aux enfants, interprètes comme public, a été créé dans la tourmente des déportations et des camps de concentration avec la mort comme destination finale. L’Opéra-Comique donne à sa formidable Maitrise Populaire l’occasion de briller dans un spectacle complet, joyeux et émouvant, entre poésie et devoir de mémoire contre toutes les tyrannies d’où qu’elles viennent. Une réussite.

Un peu d’histoire pour connaître le contexte

La genèse de cet opéra pour enfants, baptisé Brundibár, s’inscrit dans les atrocités commises par les Nazis dans la Mitteleuropa dont la famille du compositeur Hans Krása était représentative. Tchèque germanophone, le jeune Hans Krása reçoit une éducation allemande dans le respect de la langue et des traditions tchèques et appartient à cette jeunesse brillante d’origine juive, qui respecte profondément toutes les cultures qui s’entremêlent alors de Vienne à Budapest, en passant par Berlin et Prague, la ville de sa naissance.

Il a appris l’art de la composition musicale à Prague avec le compositeur autrichien Alexander von Zemlinsky (Der Traumgörge, voir notre article) et le rejoint plus tard à Berlin où il poursuit ses études musicales tout en connaissant déjà quelques succès dans ses compositions.

En 1933, il compose son premier opéra Fiançailles dans un rêve (Zasnuby ve snu), inspiré par la nouvelle de Fiodor Dostoïevski, Le rêve de l’oncle et reçoit à ce titre, le Prix de composition décerné par l’État Tchécoslovaque.

Il rencontre alors Adolf Hoffmeister, journaliste, écrivain, caricaturiste, éditeur, diplomate, l’une de ces figures marquantes du combat antifasciste des les années 30, fondateur à Prague d’un magazine d’humour, Le Simplicus, destiné à la lutte antifasciste, qu’il dénonce avec une ironie féroce et implacable. Lié à ce renouveau artistique de l’entre-deux-guerres, mêlant les différents arts, ancré dans cette vision primordiale de la lutte sociale étroitement liée à toutes les formes d’intelligence littéraire et d’esthétique surréaliste, Hoffmeister, a fui l’Europe en 1938 et n’y reviendra qu’en 1945, échappant à une mort probable.

La collaboration entre Krása et Hoffmeister concerne deux œuvres : d’abord pour l’écriture de la musique de scène de sa pièce de théâtre d’avant-garde « La Jeunesse est un jeu » (Mládí ve hře) et de sa version allemande « Kleine Bühne » (Petite scène) en 1934, puis quatre ans plus tard, pour l’opéra pour enfants, Brundibár, dont le titre signifie le bourdon (cloche) en tchèque.

Brundibár concourrait à une compétition d’opéras pour enfant organisé par le Ministère de l’Éducation et de la Culture Tchécoslovaque mais l’œuvre sera rejetée du concours quand l’Allemagne nazie pénètre en Tchécoslovaquie occupant Prague et la partie occidentale du pays, et imposant les lois anti-juives.

Les répétitions ont commencé début 1939 mais doivent rapidement s’arrêter devant les interdictions totales faites aux juifs de produire leurs œuvres. C’est dans un orphelinat, situé rue Belgicka de Prague, recueillant les enfants juifs victimes de la guerre, que se poursuivent clandestinement les répétitions et qu’a lieu la Première, en 1941, sous la direction musicale de Rafael Schächter, chef d’orchestre mais également, lui aussi, compositeur tchèque et juif.

À la suite de son arrestation et sa déportation au camp de concentration de Terezín (Theresienstadt en allemand) en territoire tchèque, c’est le directeur de l’orphelinat, Rudolf Freudenfeld qui prend la suite avec l’aide de l’architecte František Zelenka qui se charge des décors (trois simples palissades) et de la mise en scène.

Comme la place manque, l’accompagnement orchestral sera réduit à un piano, un violon et des percussions. Une deuxième représentation a encore le temps de se tenir dans le réfectoire de l’orphelinat, mais, comme l’ensemble de l’élite culturelle juive de Prague, les protagonistes sont tous transférés par les autorités nazies dès juillet 1943 à Terezín, suivis de près, par presque tous les enfants du chœur original ainsi que tout le personnel de l’orphelinat.

L’art à Terezín

Freudenfeld a pris la partition de Brundibár avec lui et Krása se charge de composer une nouvelle orchestration adaptée aux moyens dont il dispose alors dans ce camp que les Nazis tentent dans un premier temps d’utiliser comme « vitrine » pour prouver notamment à la Croix-Rouge, que tout est resté profondément humain malgré l’enfermement.

L’accompagnement est donc assuré par une petite formation comprenant flûte, piccolo, clarinette, trompette, guitare, cymbales, caisse-claire, grosse caisse, piano, quatre violons, violoncelle, contrebasse et accordéon.

L’équipe de l’orphelinat se reforme et la première de Brundibár à Terezín a lieu le 23 octobre 1943 avec les enfants déportés et un orchestre d’adultes sous la direction de Freudenfeld. L’opéra est joué 54 fois y compris une représentation spéciale destinée au comité de Croix-Rouge venue inspecter le camp. Il est même filmé pour figurer en bonne place dans le document de propagande nazie « Theresienstadt, un documentaire sur la zone juive de peuplement » (Theresienstadt. Ein Dokumentarfilm aus dem Jüdischen Siedlungsgebiet), réalisé par Kurt Gerron entre août et septembre 1944.

 

Mais en novembre 1944, l’ensemble des 44 musiciens et enfants sont déportés à Auschwitz, où la plupart mourront très rapidement.

Résister tous ensemble !

Cette œuvre écrite sous forme de fable, s’inspirant de différentes histoires comme celles des Frères Grimm, Les Musiciens de Brême et Hansel und Gretel, est une leçon de courage et de résistance à la tyrannie qui prône la solidarité collective pour abattre le tyran, ce fameux Brundibar monstrueux et cruel.

L’ensemble du conte est vu à hauteur des yeux des enfants qui sont les interprètes de l’œuvre écrite pour leurs voix légères, cristallines et haut-perchées, donnant une sorte de pureté d’une grande beauté au récit initiatique.

Leurs premiers alliés dans l’adversité, alors qu’ils cherchent juste à se procurer du lait pour leur maman malade, seront trois animaux, un chat, un chien, un oiseau qui rallieront bientôt tous les enfants du village les arrachant à l’emprise mortifère du dictateur, joueur d’orgue de Barbarie.

Sa conclusion est sans appel « Celui qui aime le droit, et qui défend la loi et le droit et celui qui n’a pas peur, c’est notre ami et il a l’autorisation de jouer avec nous » et l’on imagine comme le fait de la monter, de la jouer, de la chanter, a pu apporter de réconfort aux déportés du camp tant il est évident que le message de résistance constitue une forme d’encouragement à ne pas se résigner et à s’organiser contre l’ennemi.

Riche composition musicale

Sur le plan musical, divers styles s’entremêlent avec bonheur : des passages instrumentaux assez classiques, des chansons plus inspirées du folklore souvent très scandées, des airs de valse mais aussi des passages de jazz, avec un thème pour chacun, les deux enfants « héros » les personnages adultes qui figurent les « méchants », Brundibár d’abord (qui arrive sur un air de valse lente) mais aussi le laitier cupide, le marchant de glaces symbole de la tentation malsaine, le boulanger indifférent au sort des enfants et de leur mère, le gendarme qui défend l’ordre établi.

La cruauté du tyran est clairement exprimée par le chant que les enfants, encore sous emprise, répètent comme des perroquets : « Regardez-moi ces deux fripons, si seulement j’étais leur père, c’est avec des coups de bâton qu’ils apprendraient les bonnes manières ! Et vous les mioches, plus un seul mot, je suis le chef, j’ai le pouvoir. Un peu de respect les marmots, devant le roi Brundibár. Et c’est moi qui donne le ton, si je n’entends pas le bon son, je distribuerai des marrons, car j’connais pas le pardon ! Ici gouverne un grand tsar : moi, le musicien Brundibár ! »

Les trois animaux sont musicalement symbolisés par des instrumentations proches de leurs manières de s’exprimer.

En contrepoint des déclarations menaçantes du monstre, leur chant affirme avec force : « Venez, venez les enfants, si on fait tous un effort, notre chant sera plus fort. Si nous formons un seul chœur, nous vaincrons le dictateur. Chantons partout à la ronde et donnons l’exemple au monde. »

Les chœurs d’enfants sont particulièrement faciles d’accès, rendant possible d’ailleurs des reprises collectives d’un public enfantin préparé.

Un spectacle complet fort bien chanté et joué

Le spectacle proposé par l’Opéra-Comique sous la direction de Louis Langrée son directeur, est particulièrement réussi pour ceux qui voudraient découvrir ou redécouvrir cet émouvant hommage qui s’inscrit dans le devoir de mémoire.

Les atouts sont multiples : le choix de la version de Terezin d’abord avec son orchestration plus complète, les qualités de l’orchestre des Frivolités parisiennes pour rendre compte avec légèreté et gravité tout à la fois, de cet éclectisme d’une partition originale et élégante, les performances de l’excellente Maitrise populaire de l’Opéra-Comique, ses jeunes et superbes solistes (le Pepíček de Arthur Richard, et l’Aninka de Yasmin Heck Mateus) comme ses chœurs, respectant la volonté du compositeur d’en faire un opéra chanté par des enfants pour les enfants, la mise en scène ludique et fort bien adaptée par Muriel Mayette-Holtz, Jean-Claude Berutti, comme les décors et costumes de Rudy Sabounghi (et les très beaux masques), l’adaptation en français du texte tchèque (par Chantal Galiana) permettant la compréhension totale d’un jeune public.

Comme l’opéra est court, l’Opéra-Comique complète la représentation avec quelques œuvres qui s’inscrivent par ailleurs dans une scénographie commune, qui met en scène des écoliers dans une salle de classe des temps anciens (à en juger par les blouses et les pupitres), durant l’hiver à l’approche de noël, qui multiplieront les facéties propres à leur âge tout en fabriquant le masque monstrueux du futur personnage tyrannique de l’opéra, et en se racontant très brillamment toute sortes d’histoires qu’ils mettent en scène comme le font tous les enfants du monde et de toutes les époques.

Les morceaux instrumentaux, vocaux, et théâtraux se succèdent ainsi sans rupture et amènent en quelque sorte, naturellement, la représentation d’opéra à proprement parler.

Se succéderont ainsi les chansons « La bonne neige », « De grandes cuillers de neige » (extraits de Un soir de neige) de Francis Poulenc, « O magnum mysterium » (extrait de Quatre motets pour le temps de Noël) de Francis Poulenc, le magnifique Mládí (« Jeunesse ») de Leoš Janáček pour ensemble à vents, le célébrissime « Petit Papa Noël » de Martinet- Arrangement Brice Legée – version à 5 voix (entendu depuis les coulisses) et le désopilant conte de l’auteur dramatique et scénariste Jean-Claude Grumberg, « De Pitchik à Pitchouk ».

Ce dernier opus, conte pour vieux enfants selon l’appellation de son auteur, est une fable douce-amère qui joue sur le passé d’une vieille dame, Rosa Rosenberg, qui a perdu il y a fort longtemps son mari déporté (et révolutionnaire !) et veut à présent croiser le père Noël dans sa cheminée. Ils partiront dans une sorte d’aventure moderne dans Paris pour retrouver les joyeux pères noëls (librement) associés (Vive la Sociale, vive l’action collective).

On imagine combien le passage de ce conte à celui de Brundibár se fait très naturellement au moment précis où l’orchestre prend le relais de la pièce de théâtre pour mettre en scène nos héros d’antan, les petits Pepícek et Aninka qui sont aussi de la veine des Résistants à toute oppression.

Une séquence « mémoire » s’insère à l’issue de l’opéra avec projection brève en noir et blanc des enfants de l’orphelinat chantant tous ensemble dans le film de propagande des nazis,  suivi dans le désert du plateau désormais nu et vide, du chant émouvant de Ilse Weber, qui connut le même sort tragique, « Ich wandre durch Theresienstadt » évoquant clairement les exterminations perpétrées dans les Camps de la mort. C’est la jeune Camille Flament qui prête sa silhouette menue et émouvante à la jeune autrice assassinée ouvrant malgré tout la porte de l’espoir par ces paroles finales « Quand serons-nous à nouveau libres ? ».

Juste avant que le plateau ne s’éclaire à nouveau, littéralement envahi par les formidables enfants et adolescents de la Maitrise, habillés des couleurs d’aujourd’hui et chantant l’espoir tous ensemble, pour une bien belle conclusion.

Brundibár est un conte à portée universelle dont l’actualité ne fait aucun doute mais qui reste à portée des enfants dans les représentations proposées par l’Opéra-Comique, ce qui constitue un bel exploit.

L’ovation d’une salle pleine, d’adultes essentiellement vue l’heure un peu tardive, a été à la hauteur de la beauté de la représentation.

Opéra-Comique, réservations ici

Visuels : ©S. Brion