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02.06.2026 → 04.06.2026

Le geste clos d’Yvann Alexandre

par Nathalie Yokel
12.06.2026

Avec « N.éon », Yvann Alexandre portait son dernier geste artistique en tant que chorégraphe. C’est le plateau du Lieu Unique à Nantes qui vient d’accueillir les 2 et 4 juin cet acte ultime, choisi délibérément pour clore le travail de plus de trente ans de compagnie.

D’un geste clos en gestes ouverts

Voici donc une situation rare, sinon unique, qui signe intentionnellement l’arrêt d’une pièce, de son créateur et de ses interprètes en plein élan. Pourtant, ce qui s’est joué ce dernier soir à Nantes n’avait rien d’une soirée d’adieu. D’humbles « mercis » ont simplement été énoncés lors des saluts, accompagnés de quelques « ohhh… » déceptifs de spectateurs malgré tout abasourdis. Pouvait-on toutefois lire en la pièce elle-même sa destinée ? N.éon porte-t-elle les traces d’un quelconque achèvement ? La réponse est non, et c’est toute l’ambigüité d’un geste clos, composé d’une multitude de gestes ouverts, qui se révèle à travers la pièce. Bien sûr, on retrouve les éléments fondamentaux du travail d’Yvann Alexandre : la qualité d’une écriture chorégraphique, très ciselée, une attention portée aux détails, un environnement sonore très fouillé, et une scénographie recherchée mais jamais superficielle. A l’intérieur, se déploient par petites touches des points de passage vers des souvenirs éthérés d’œuvres précédentes, que ce soit dans les couleurs bleue ou noire, dans les mouvements de défaillance et de redressement, dans les moments de peaux, dans le cheminement des bras, dans les apparitions et les disparitions… Mais plus encore, N.éon est une pièce qui ne cesse de construire des images nouvelles. Non contente de s’appuyer sur une calligraphie éprouvée, elle ouvre des espaces gestuels et visuels inédits, enchaînant les ruptures, offrant des espaces d’intimité comme de complicité. Les séquences se succèdent, de cavalcades émoussées en duo sensuel et mutin. Ça badine, mais ça brouilles les pistes, ça s’échange, ça se transforme. Les costumes et la lumière proposent leurs propres dramaturgies, dessinant des univers où les corps peuvent s’épanouir autrement.

Yvann Alexandre inspire encore

N.éon contient tout cela à la fois : une danse qui affirme et qui clôt, et des gestes qui s’échappent vers des possibles, vers l’avenir. C’est la pièce d’un homme profondément inspiré, au premier sens du terme, empli d’un souffle vital qui a laissé venir à lui l’expérience du dehors, et qui a su à son tour le transmettre à ses interprètes et le propager dans tous les interstices de sa danse. C’est d’ailleurs une respiration qui ouvre la pièce, tout entière focalisée vers ces dos nus sur lesquels glissent les omoplates, offrant à la cage thoracique une amplitude bienvenue. Ce même souffle qui guide et hante toute la délicatesse du touché-frôlé qui jalonne la pièce, que ce soit avec le dos de la main, le long du bras, ou du bout des lèvres sur les courbes du visage, que ce soit dans les portés qui sont davantage des « soulevés-reposés » combinant prévenance et élégance… C’est donc sur ces impressions que l’on quitte N.éon, tout en subtilité, en finesse, loin des avalanches gestuelles qui peuplent aujourd’hui les plateaux, mais dans l’essence de la relation : « Le souffle, le lien », comme l’écrivait le chercheur et pédagogue Hubert Godard*.

* In Marsyas n°32, IPMC, Paris, décembre 1994.

© Clara Baudry

cievannalexandre.com