La brillante directrice du Festival de Marseille a l’œil aiguisé pour osciller entre méga-stars et grandes découvertes. Elle sait aussi remettre le focus sur un artiste génial mais trop peu présent sur les plateaux français. Elle accueille donc la première mondiale de la toute nouvelle pièce de Daniel Linehan, un pas de deux puissant et délicat qui infuse en vous comme un immense câlin.
Sur scène flotte déjà un petit goût tendre d’acidulé. Il y a, ici et là, suspendues des formes qui reflètent une lumière arc-en-ciel. Puis Daniel se pose là, accroupi, et manipule les couleurs pour que, rapidement, elles deviennent enveloppantes. Puis Victor arrive, illuminé par la seule manipulation de cet objet. Il pose déjà de l’amplitude dans ses bras. Il isole. En réalité, cela, on le comprendra le lendemain lors du workshop que les deux artistes donnent au Ballet national de Marseille.
En matière de danse, comme dans la vie en général, il n’est pas mal de faire pour comprendre. Et donc Victor déconstruit son corps, articulation par articulation, pour qu’il reprenne conscience en lui. Non, pas confiance : conscience, oui.
La pièce évolue rapidement vers un réel pas de deux incarné et connecté. Le grand geste de ce monument de douceur, si bien écrit, un peu comme un conte pour grands enfants queer, est une balance du dos, du très en avant vers le très en arrière. De ce dialogue qui part de la racine des cheveux jusqu’au coccyx naît une envie de vrille lente.
Pas mal influencé par Anne Teresa De Keersmaeker, par qui il été formé, Daniel Linehan a, lui aussi, inscrit le fait de tourner sur lui-même comme sa signature. Mais n’imaginez pas une toupie. Presque vingt ans après Not About Everything, le pivot est plus calme et, surtout, il peut désormais se partager avec un autre danseur.
Entre eux deux, le lien est magique. Ils s’entendent d’un regard et avancent avec nous dans leur histoire, où leurs bustes passent l’un par-dessus l’autre dans une fluidité totale. Cette danse-là glisse dans les muscles pour les détendre. À regarder, c’est un apaisement total. Cela ressemble à partir en vacances, Somewhere Over the Rainbow, où la vie ralentit et où l’amour ne souffre d’aucun jugement.
Leur récit avance comme ça, dans des boucles qui débouchent sur d’autres boucles, mais ailleurs. Dans les épaules ou les genoux, ça coule tranquillement. La profondeur de leurs gestes les fait aller loin dans les courbes et les torsions de tout ce qui peut, chez eux, se courber et se tordre. Les deux sont solides, et il est intéressant de voir leurs musculatures mises au service de cette immense douceur, comme une déconstruction du masculin enfin en paix.
The Quiet Magic porte finalement très bien son nom. Daniel Linehan et Victor Pérez s’autorisent la lenteur, l’écoute, la tendresse et la vulnérabilité. La beauté de cette écriture fine réside dans leur capacité à se laisser traverser par l’autre
Le festival de Marseille se poursuit jusqu’au 8 juillet.
Visuel :© Eva Faché