Au sein du Jardin des Tuileries, Carmel Loanga nous partage L’ivresse des lucioles, dans le cadre du festival Paris l’été en partenariat avec Les étés du Louvre. Cette pièce chorégraphique de 55 minutes, à la croisée de plusieurs styles voguing, krump ou encore électro, célèbre l’intensité de l’existence. Ces danses nées dans la rue et dans les marges, entrent de plain-pied dans un lieu qui, historiquement, ne leur était pas destiné: le jardin des tuileries.
La pièce s’ouvre sur un solo, d’abord morose puis frénétique, très vite rejoint par quatre autres danseur.se.s emporté.e.s par leur fougue. Dès ces premières minutes, la couleur est annoncée : l’intensité comme mot d’ordre, un corps qui cherche avant même que le récit ne se dessine, une urgence presque physique qui ne descend pas pendant les 55 minutes que dure la pièce.
Cinq interprètes traversent le même récit sans jamais s’y fondre complètement. L’ivresse des lucioles suit leur périple : des rencontres, de la romance, une quête de sens qui fait écho à toute une génération en quête de repères, tiraillée entre le besoin d’appartenir a une communauté et celui de conserver son individualité. Le groupe avance comme un seul organisme, mais chaque corps y conserve sa trajectoire propre, une tension permanente entre l’élan collectif et l’affirmation individuelle qui structure toute la pièce, et qui en constitue sans doute le cœur battant.
Dans cette chorégraphie, tout est langage : les sentiments dansent, les corps s’attirent et se repoussent. La diversité des styles ajoute de la force à cette pièce, qui démontre une technique et une versatilité stylistique impressionnantes de la part des danseur.e.ses. Le krump marque l’urgence et la colère, le voguing affirme une identité, l’électro y installe la transe : autant de genres que la chorégraphe fait dialoguer avec brio, avec des transitions dynamiques. Ce choix de danses portent chacune une histoire, une communauté, une géographie précise et Carmel Loanga les fait cohabiter remarquablement. L’esthétique visuelle achève cette direction artistique particulièrement puissante, avec des tenues vives, aux couleurs ‘pop’ et particulièrement tape à l’oeil’ portées par les interprètes
La métaphore des lucioles se retrouve filée au sein de la chorégraphie : la nécessité de se débrouiller, de grandir vite, entre éclats lumineux et zones d’ombre. La pièce en garde la trace dans son alternance de scènes explosives de joies et de moments plus mélancoliques, audibles par les fortes respirations des danseur.euse.s au sein du chaos musical. Cette alternance se lit comme un message de la jeunesse elle-même, de ses élans et de ses replis, de cette énergie qui brûle fort avant de vaciller, à l’image de la luciole, dont la lumière n’est jamais continue mais apparaît par intermittence, entre visibilité et disparition.
Chercher sa place, séduire, affirmer qui l’on est : les cinq interprètes s’y livrent avec une technique impressionnante, mise ici au service d’une écriture narrative. La danse raconte une traversée, de jeunes individus qui apprennent à exister au sein d’une communauté tout en gardant leur individualité.
C’est sans doute là que la pièce touche le plus juste : dans cet éloge d’une jeunesse qui s’ envole collectivement vers son destin, sans pour autant abandonner sa singularité. Chacun·e cherche sa liberté à sa manière, sans jamais être condamné.e de se fondre dans le moule du groupe. Cette tension entre appartenance et singularité résonne bien au-delà de la scène : elle dit quelque chose de nos propres identités plurielles, de ces héritages multiples, que l’on porte en nous sans jamais devoir en sacrifier.
Le dénominateur commun de ce dialogue entre danses est que chacune porte en elle une histoire de liberté conquise. Le voguing, par exemple, a permis à des communautés noires et latinas queer d’exister et de s’affirmer là où la société les rejetait une danse qui n’a jamais été un simple style, mais un espace où l’on pouvait enfin être soi quand le monde extérieur l’interdisait. En exploitant ces différents styles, a priori « subversifs » Carmel Loanga ne fait elle prolonge la fonction première de ces esthétiques en créant d’un espace où la singularité peut s’ exprimer sans se limiter.
Lors du final de la chorégraphie, le titre de la pièce prend tout son sens : ces danses, cette liberté conquise peu à peu, c’est déjà une forme d’ivresse. Alors quand Enivrez-vous de Serge Reggiani vient clore le spectacle en bande-son, la danse et la musique disent, chacune à leur manière, la même chose : être libre, c’est être ivre à sa façon.
visuel : FT