(En)vers nos pères est la dernière création de la compagnie Allégorie, codirigée par Katell Le Brenn et David Coll Povedano. Dans la lignée de leurs spectacles précédents, il s’agit d’un cirque de l’intime, très théâtral, avec un dispositif de grande proximité avec le public. Au travers des portés et du jonglage, il fait advenir la parole de deux hommes autour de la paternité, et finalement de la masculinité, d’une façon intelligente et sensible.
L’un est français, et jongleur. L’autre est catalan, et porteur de voltige. Tous les deux sont fils. Tous les deux sont pères également. De quoi peuvent-ils bien se parler, tandis que le second porte le premier ? Dans un dialogue mis en scène qui peut en rappeler d’autres – on pense à Pling-Klang de Mathieu Despoisse et Étienne Manceau, ou à Rapprochons-nous d’Alexandre Denis et Frédéric Arsenault (cie La Mondiale Générale) – le public a accès aux confidences parfois très intimes d’un duo d’hommes hétérosexuels autour de la quarantaine. D’hommes qui parlent, en l’occurrence, surtout, d’eux-mêmes et d’autres d’hommes. Cette première approche de (En)vers nos pères pourrait faire craindre un spectacle tranquillement patriarcal. Mais il s’avère, au contraire, tout à fait moderne.
En effet, ce spectacle conçu par Katell Le Brenn et David Coll Povedano, puis ensuite écrit mis en scène par la première seule, donne à entendre une parole finalement assez rare, celle d’hommes qui s’avouent vulnérables, et qui tâtonnent, aux prises avec une partie non négligeable de ce qui construit le masculin : la figure du père, et leur propre relation filiale. Par ce prisme ressort la construction sociale sous-jacente de cette puissance paternelle qui a le pouvoir de faire tant de dégâts. Comment se déprendre de la figure d’un père violent, ou au contraire absent ? Comment, à l’âge où l’on a des enfants soi-même, adopter une position qui ne soit pas contaminée par la violence – physique ou symbolique – dont on a hérité ? Telles sont quelques-unes des épineuses questions auxquelles David et Florent, les deux personnages en scène, se frottent. Personnages qui s’inscrivent d’emblée dans une ambiguïté, puisqu’ils se confondent en partie avec les interprètes.
L’écriture du spectacle est fine et sensible, et le processus même qui consiste à le confier à une femme, qui plus est liée intimement à l’un des deux interprètes qui livre là une partie de sa propre biographie, mériterait une thèse à lui seul. Dans le cadre plus limité d’une critique de spectacle, on peut dire que les deux artistes en jeu, David Coll Povedano et Florent Lestage, sont d’une grande justesse, alors qu’il se livrent à un exercice difficile, puisqu’ils doivent faire paraître naturelles des confessions qui s’enchaînent dans un espace-temps restreint, qui mettent leurs personnages à nu et les placent dans une position de fragilité – aveux d’impuissance, admission de la position de victime, évocation des « doutes » et des « traumatisme ». La grande proximité physique qui naît immédiatement de la pratique du porté, avec son attention constante aux ressentis et aux besoins de l’autre, aide sans doute à rendre cela plus organique. L’aide d’Anaïs Allais Benbouali à la dramaturgie et d’Olivier Martin Salvan à la direction d’acteurs n’est sans doute pas non plus étrangère à ce résultat.
On comprend bien, à la lecture de ces lignes, que la performance physique n’est pas au coeur de la proposition. Elle est même retournée, d’une certaine façon, de manière assez habile, par deux interprètes de quarante ans qui confessent leurs faiblesses en tant qu’artistes-athlètes, avec des corps qui ont vieilli – c’était déjà un thème abordé par le magnifique Des nuits pour voir le jOur (notre critique ici) de la même compagnie. Le jonglage, discipline où les ratés sont presque impossibles à éviter, est un excellent terrain pour développer cette idée de la faillibilité. En même temps, les deux interprètes proposent quelque chose de très intéressant en composant avec ces limites, et la grande proximité avec le public dans l’espace de jeu resserré crée une véritable sensation d’exposition au risque. La scénographie de Camille Lacombe, bien pensée, permet une mise en difficulté croissante à mesure du passage du temps : la scène modulaire, au premier abord un carré de bois de 2 mètres de côté, se fractionne en de multiples morceaux telle un tangram, ce qui permet d’en empiler les éléments pour construire une surface de jeu de plus en plus haute mais aussi de plus en plus étroite. Le côté ludique de cette renégociation de l’espace sous forme de jeu, de défis qui ont quelque chose d’enfantin, participe à désamorcer la surenchère dans la prise de risque qui pourrait sinon avoir un côté viriliste. L’utilisation du clown produit le même effet.
(En)vers nos pères s’avère être une oeuvre très prometteuse : peut-être lui reste-t-il à mieux intégrer ses dimensions clownesque à l’ensemble, un peu plus de précision dans le maniement de l’humour entre ces deux hommes qui se charrient gentiment en même temps qu’ils mettent leur coeur à nu. On peut le recommander dès maintenant comme étant un spectacle à la fois poétique et politique, d’une tranquille légèreté malgré son sujet sérieux voire grave. Une bonne pioche du festival Le Mans Fait Son Cirque. A retrouver en tournée, notamment dans le cadre du festival Les Beaux Jours, Onyx, St Herblain les 4 et 5 juillet.
Visuel © Arthur Lafond