A celles et ceux qui se demandent « Que peut le spectacle vivant ? », Galapiat Cirque propose une réponse possible, modeste mais convaincante. Préviens les autres est un spectacle de cirque sous yourte, à la fois habile et généreux, programmé en ouverture du festival Le Mans Fait Son Cirque. A voir absolument, au Mans ou ailleurs.
Que peut un homme, seul, face aux dégueulasseries du monde ? Que peut un artiste seul, face à la peste brune ? Que peut un citoyen seul, face au scandale des algues vertes ? Ces interrogations pourraient former le point de départ d’une critique de Préviens les autres. On pourrait aussi interpeller le lecteur ou la lectrice : « Te sens-tu seule, désemparé·e, déboussolé·e face à une société malades de ne pas respecter les vivant·es, de ne pas respecter les individu·es ? ». On pourrait juste se contenter de dire que le programme est dans le titre : il faut prévenir les autres, s’appliquer à faire passer les bonnes nouvelles, celles qui font du bien surtout, et en voilà une première : nous pouvons le faire. C’est en tous cas ce à quoi s’attellent Jonas et Ivan dans Préviens les autres. Ils m’ont prévenu. A mon tour de faire passer le message. Toi qui me lis, seras-tu le prochain ou la prochaine à propager la bonne nouvelle ?
Derrière ce très beau spectacle, il y a toute l’expérience, on a envie de dire toute la rouerie, d’un acrobate qui a de la bouteille : Jonas Séradin, l’un des fondateurs de Galapiat Cirque (une compagnie à laquelle on doit plein de très chouettes spectacles, comme Courbatures : notre critique ici), un artiste qui a des choses à dire mais qui a aussi la sagesse de savoir que seul, on va moins loin. Aussi cosigne-t-il le spectacle avec Ivan Aubrée, un chargé de production et de diffusion qui mouille sacrément la chemise – si, toi aussi, tu vois le spectacle en été un jour de grand soleil, tu pourras vérifier qu’il ne s’agit pas que d’une image convenue. Sous la yourte qui sert d’espace de jeu se joint un régisseur aux multiples talents, Nicolas Gastard. En amont, de précieux soutiens à l’écriture, Andréa Martinez et Chloé Derrouaz, sont rejointes par Tanguy Hoanen, un fin connaisseur de l’éducation populaire. Et Préviens les autres est riche de ces différents apports : c’est une œuvre qui combine à une approche très humble et très humaine, une vraie intelligence des forces qui peuvent s’activer et circuler dans l’espace-temps d’un spectacle… et peut-être se propager au-delà.
Préviens les autres déconstruit pour mieux reconstruire, et ce principe il l’applique en premier lieu à la représentation elle-même. C’est une œuvre écrite comme une mise en abîme, à de multiples égards, qui utilise la crise pour mieux la dépasser. C’est l’histoire d’une histoire qui ne pouvait pas s’écrire. D’une intention avortée, d’une envie de prendre la parole sur un sujet tabou qui aurait pu se finir dans le silence. D’interprètes qui ne jouent pas de rôle, ou qui jouent leur meilleur rôle. D’un circassien dont le corps est trop usé pour faire encore du cirque – enfin, tout dépend de ce que l’on entend par-là. D’une scénographie gigogne où un usage peut en cacher quelques autres. De renversements qui font bouger les lignes, jusqu’à ce que la poésie puisse s’inviter subrepticement, par les interstices, jusqu’à ce que le politique au sens le plus noble s’incarne dans un groupe qui devient communauté. De personnes qui n’ont pas le rôle auquel on aurait pu s’attendre. D’un monde qui s’effondre et d’un monde qui veut advenir. C’est un spectacle de cirque où ce n’est pas le circassien qui prend les risques, où ce ne sont pas les humain·es qui dansent. C’est une tragédie traitée avec beaucoup d’humour et de dérision. C’est une représentation qui ne peut être sauvée que par les spectateurs et les spectatrices, réinvesti·es de leur pouvoir de parler et d’agir.
Sans doute cette description est-elle un peu obscure – mais il n’est pas possible de faire autrement pour ne pas te gâcher le plaisir de découvrir par toi-même comment Jonas Plogoff contre les algues vertes est devenu un bien meilleur spectacle, grâce à toi, bien que tu ne le saches pas encore – et que cela justifie pleinement qu’il ait changé de titre. Ce que je peux te dire, c’est qu’il y aura des équilibres spectaculaires, des chants de lutte, une maîtrise bluffante de la balle de ping pong, des jeux de mots pas toujours faciles à assumer, et de l’auto-gestion concrètement mise en œuvre. Normalement, tu devrais connaître le prénom de pas mal de monde à la fin du spectacle – et, s’il t’arrive la même chose qu’à moi, plusieurs personnes te héleront ensuite par le tien dans les allées du festival ou sous le chapiteau-bar. Tu devrais rire pas mal de fois. Tu reconnaîtras sans doute que l’interprétation est juste et sensible, alors même qu’elle n’est pas toujours portée par des personnes dont c’est le métier. Et, je l’espère en tous cas, tu te sentiras moins désemparé·e à la sortie que tu ne l’étais en entrant.
On entend parfois – et ce n’est pas toujours à tort – que les spectacles participatifs sont forcés voire cringe, que les spectacles politiques sont chiants et sentencieux, et beaucoup de personnes fuient les uns et les autres pour cette raison. Mais il faut les prévenir : on tient ici une perle, qui pourrait bien les réconcilier avec l’un ou l’autre, voire avec les deux. Et je te préviens : la solidarité n’est pas foutue, ni notre capacité à faire corps ensemble. « Ensemble » : c’est un joli mot. Presque une valeur. A défendre. Ensemble ?
Préviens les autres a déjà un peu tourné, mais le spectacle poursuit sa vie : bientôt à Redon puis à Dinan, il sera pelouse de Reuilly à Paris pour le Village de cirque de la coopérative 2r2c en septembre.
Visuels © Sébastien Armengol