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Philopéra : un nouvel orchestre est né !

par Helene Adam
07.09.2026

Grand succès pour ce premier concert de Philopéra qui jouait, à guichets fermés, au Palais Garnier, Schubert et Mahler sous la direction du chef qu’ils s’étaient choisis, Daniel Harding. Coup d’essai et coup de maître, pour cette soirée électrique, où l’on a senti vibrer à l’unisson, les musiciens venus à la lumière de la scène, jouer à la perfection ces œuvres emblématiques du romantisme allemand.

Une association pour un orchestre indépendant

En effet une centaine d’instrumentistes (116 sur 174 exactement) de l’orchestre de l’Opéra de Paris ont décidé de se constituer en association sous le nom de Philopéra pour développer une activité musicale indépendante. Le nouvel orchestre décidera lui-même de sa programmation et invitera le chef qui dirigera les performances.

La longue expérience de la fosse et des prestations lyriques, est un atout original pour des instrumentistes chevronnés qui passent ainsi de l’ombre à la lumière et montrent, dès la première soirée inaugurale, ce que leur choix apporte à la musique symphonique.

 

L’orchestre de l’Opéra de Paris a eu plusieurs directeurs musicaux, dont Philippe Jordan, qui expérimentait régulièrement un programme symphonique avec ses musiciens. Mais depuis quelques années maintenant, après la déception de la démission prématurée de Gustavo Dudamel et la renonciation au projet très excitant de tournée internationale de la formation, le compte n’y était plus.

S’inspirant des expériences des Wiener Philharmoniker, de la Filarmonica della Scala et du Bayerisches Staatsorchester, « l’orchestre est géré collectivement par ses musiciens. Ce sont eux qui choisissent eux-mêmes les œuvres qu’ils jouent et les chefs qui les dirigent. Une première en France » comme ils l’expliquent dans la présentation de leur site.

Une soirée électrique

Il faut immédiatement saluer la cohérence et l’audace de la programmation inaugurale : la troisième symphonie de Schubert qui se situe au cœur du romantisme allemand, est une œuvre de jeunesse, fraiche, dynamique, entrainante. Schubert n’a que 18 ans et compose ses quatre mouvements en mode Allegro, Vivace, Presto après une courte introduction plus majestueuse qui introduit la symphonie. Elle est composée en 1815, mais créée beaucoup plus tard, en 1881 seulement.

Philopéra et Daniel Harding en donne une version particulièrement lyrique et presque primesautière qui sied au style de l’œuvre, contemporaine dans sa conception à une grande partie des premiers Lieder de Schubert. Les mélodies s’enroulent avec grâce, la belle part faite aux vents trouve toute sa place parmi les talents des instrumentistes, le rythme est enlevé et l’on achève cette première partie dans la joie et la bonne humeur avec la découverte de ce nouvel orchestre.

Mais le morceau de choix, c’est Titan, la première symphonie de Gustav Mahler, composée en 1888 pour sa version initiale, œuvre du post-romantisme rejetée à ses débuts, pour sa forme originale et déconcertante et qui connaitra bien des aventures et des remaniements avant de s’imposer finalement.

Et encore de nos jours, où l’on a composé des musiques plus dérangeantes encore, en rupture avec le classicisme et la tonalité, cette première symphonie garde toute sa modernité et surprend toujours l’auditeur surtout quand elle est aussi magistralement exécutée avec cette inventivité propre aux grandes formations.

 

Là aussi, comme dans Schubert, nous sommes proches du Lied dont Mahler fut également un grand compositeur. Dès le premier mouvement, Wie ein Naturlaut (« Comme un bruit de la nature »), après cette étonnante longue note tenue par les cordes, s’ébauche le premier thème qui est une citation textuelle du deuxième lied pour basse et orchestre du cycle Eines fahrenden Gesellen (« Les chants d’un compagnon errant »), par les violoncelles et les bassons.

Quoi de plus naturel pour des instrumentistes rompus à l’orchestration lyrique que de débuter par cette symphonie dont le lien aux Lieder est explicite ?

Et l’orchestre sait à merveille valoriser ses solistes (violoncelle, flûte, violon) et les ensembles maintes fois sollicités notamment la fanfare qui se taille la part belle dans l’économie générale de la partition. On aime ce clin d’œil à Schubert dans ce Ländler (danse autrichienne) et la formidable exécution de l’ostinato du deuxième mouvement, ce motif répété jusqu’à l’obsession, avec obstination, durant le trio.

L’émotion est à son comble avec le mystérieux troisième mouvement où Mahler choisit le célèbre thème de la chanson enfantine Bruder Jakob (« Frère Jacques »), qui se déploie en mode mineur, presque sinistre, façon marche funèbre, exposée d’abord par la contrebasse avant de se répandre progressivement à tout l’orchestre.

La précision analytique alliée à la beauté du son, fait merveille dans l’interprétation de Philopéra. Fort réussie également cette soudaine incursion d’un air de cabaret, celui d’un mariage juif, qui donne légèreté et gaité à l’ensemble funèbre du troisième mouvement avant de revenir à un autre thème des Chants d’un compagnon errant et aux thèmes initiaux de la marche funèbre. Cet étrange mais fascinant amalgame a beaucoup choqué les premiers auditeurs de l’époque. Force est de constater qu’il comporte une part de magie mystérieuse, d’alchimie séduisante dont Philopéra et Daniel Harding ont magnifiquement rendu compte hier soir.

Le quatrième mouvement garde cette luxuriante alternance de thèmes avec des retours à ceux du premier mouvement et se conclut en apothéose aussitôt accueillie par une très chaleureuse ovation et de nombreux rappels.

 

Saluons également le travail de Daniel Harding, toujours précis et inspiré, s’appuyant sur la formation qui lui a fait l’honneur de l’inviter et disposant les instrumentistes à sa manière, violoncelles au milieu, contrebasses à sa gauche, cuivres formant l’ensemble du très grand dernier range, disposition habile pour l’oeuvre de Mahler en particulier.

Garnier n’est pas la meilleure salle pour l’acoustique d’une symphonie de cette dimension, souhaitons à Philopéra de parvenir à la jouer dans de meilleures conditions encore, par exemple à la Philharmonie de Paris.

Forts de ce succès, Philopéra devrait poursuivre son chemin avec confiance. D’ores et déjà l’orchestre étudie sa nouvelle programmation, distincte de celle de l’opéra de Paris, avec les chefs d’orchestre invités, en France et à l’international.

Outre les œuvres symphoniques choisies par les musiciens, Philopéra explorera également la musique de chambre, et les masterclass et annonce vouloir donner la priorité aux œuvres rares et au répertoire français.

L’on s’en réjouit d’avance !

 

A noter : le concert sera retransmis par Medici.tv le samedi 26 septembre à 20h ainsi que par Mezzo Live le samedi 3 octobre 2026 à 21h (multiredifusé sur cette chaîne jeudi 8 octobre à 4h05, vendredi 9 octobre à 19h10, samedi 10 octobre à 11h15, lundi 12 octobre à 14h40, mardi 13 octobre à 07:40, samedi 17 octobre à 21h). Ce concert sera également diffusé surRadio Classique le samedi 26 septembre à 20h.

Visuels :

©photo officielle HD Philopera/ Jean Baptiste Millot

Photos du concert : ©Melkon Ajamian