Pour l’ouverture de son nouveau cycle Prem’s, la Philharmonie de Paris a vu grand : deux soirs durant, le Metropolitan Opera Orchestra de New York et son chef flamboyant, Yannick Nézet-Séguin, ont pris possession de la Grande salle Pierre Boulez avec un Mahler d’une intensité rare, ouvert par un hommage bouleversant à Kaija Saariaho — une soirée déjà Cult !
Il y a des soirées dont on espère qu’elles donneront le « la » à une saison entière. Celle du 2 septembre 2026, dans la Grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris, en fait indiscutablement partie. Pour son entrée dans le nouveau cycle Prem’s, la maison de la Villette a vu grand, très grand, en invitant l’un des plus prestigieux orchestres de fosse au monde à quitter momentanément le Lincoln Center pour venir, l’espace de deux concerts, électriser – c’est peu dire – le public parisien. Sous la baguette galvanisante de Yannick Nézet-Séguin, épaulé par une Joyce DiDonato au sommet de son art, le Metropolitan Opera Orchestra a offert un Mahler d’une intensité rare, ouvert par un hommage lumineux à la regrettée Kaija Saariaho.
Il flottait un air londonien dans la salle pendant le concert. En effet, tout comme aux Proms, le festival de la BBC au Royal Albert Hall, le public était debout, à l’image d’un concert de rock ou de musique pop. Alors oui, bien sûr, le public parisien n’avait pas l’aspect très détendu d’une salle d’outre-Manche, mais il nous faut noter ici que le public était fort jeune, attentif et en nombre… ce qui ne peut que réjouir. Ce nouveau rendez-vous, imaginé par la Philharmonie de Paris pour inaugurer chaque rentrée musicale, a pris depuis deux éditions une dimension proprement événementielle, mais sans rien retrancher d’une grande exigence artistique. L’idée est simple et terriblement efficace : convier, en tout début de saison, deux formations symphoniques internationales de très haut vol, pour deux ou trois soirées qui donnent le ton de l’année à venir. L’an dernier, la maison avait vu défiler les orchestres allemands, avec le Gewandhaus de Leipzig et les Berliner Philharmoniker, ainsi que l‘Italie flamboyante de la Scala de Milan. Pour cette nouvelle mouture, c’est un choix tout aussi audacieux qui a été fait : réunir, en miroir, les Américains du Metropolitan Opera Orchestra et les Néerlandais du Royal Concertgebouw Orchestra. Un symbole, aussi, puisque cette ouverture de saison résonne comme un clin d’œil au récent anniversaire des deux cent cinquante ans de l’indépendance des États-Unis et au rôle qu’y a joué la France : c’est bien un dialogue transatlantique que la Philharmonie a choisi de mettre en scène pour lancer sa rentrée. Ce que n’a pas manqué de rappeler en fin de concert son chef, nous invitant à penser, grâce à la musique, à ce qui nous lie plutôt qu’à ce qui nous sépare… Comment ne pas opiner du chef ?
Habitué à accompagner nuit après nuit les plus grandes voix du monde dans la fosse du Metropolitan Opera de New York, cet orchestre a développé au fil des décennies une souplesse, une réactivité et une science du soutien vocal qui n’ont que fort peu d’équivalents. À sa tête depuis 2018, Yannick Nézet-Séguin, directeur musical et artistique aussi charismatique qu’exigeant, en a fait un instrument d’une précision redoutable, sans jamais sacrifier la chaleur ni la spontanéité qui font le sel du répertoire lyrique. Il ne lésine pas non plus à faire le show, comme lors de l’installation tardive du public, nous demandant d’être sages dès la première partie si l’on voulait un bis avec la grande « Joyce ». Nous le fûmes, bien sûr !
On mesure d’ailleurs le succès grandissant de ce format en observant la fréquentation : la Philharmonie a récemment augmenté sa jauge de plusieurs centaines de places pour ces soirées d’ouverture, sans que cela n’entame en rien l’engouement du public. Preuve, s’il en fallait une, que Paris a soif de ces rendez-vous où l’on vient moins écouter un simple concert que vivre un événement, avec cette électricité particulière qui accompagne le passage, même bref, d’un orchestre venu de si loin, et cela dans des conditions bien particulières : être debout, pouvoir changer de place entre deux morceaux, se rapprocher d’un.e ami.e… Et la suite de la saison ne dément pas cette ambition : quelques jours plus tard, c’est l’Orchestre de Paris et Klaus Mäkelä qui prendront le relais mahlérien avec une gigantesque Symphonie n° 3, tandis que le tout jeune orchestre Philopéra fera ses débuts à Garnier sous la baguette de Daniel Harding. CultNews y sera, bien évidemment.
Pour cette étape parisienne, l’orchestre s’est produit deux soirs de suite, avec deux programmes bien distincts. Le premier, donné la veille, était tout entier tourné vers l’univers opératique de Richard Strauss, avec notamment la scène finale de Salomé, portée par la voix aussi pure que puissante de la soprano Elza van den Heever. Le second, celui qui nous occupe ici, délaissait la scène lyrique straussienne pour se tourner vers un autre territoire cher à Nézet-Séguin : celui de Gustav Mahler, entrelacé pour l’occasion à la mémoire d’une compositrice trop tôt disparue, Kaija Saariaho. Deux concerts, deux visages d’un même orchestre, et une évidence : la nouvelle saison de la Philharmonie ne pouvait rêver plus belle entrée en matière.

Au cœur de cette soirée du 2 septembre, il y avait l’immense Joyce DiDonato. La mezzo-soprano américaine n’en est pas à sa première incursion dans l’univers mahlérien, et l’on sentait, dès les premières mesures des Rückert-Lieder, une intimité de longue date avec cette musique qui dit tout sans jamais avoir besoin de crier. C’est peu dire qu’elle peut tout chanter, comme le prouve son incursion en territoire baroque, lorsqu’elle incarne la très délaissée Didon dans l’opéra de Purcell.
Composés en 1901 et 1902 à la Villa Maiernigg, sur les bords du Wörthersee où Mahler passait ses étés, ces cinq mélodies sur des poèmes de Friedrich Rückert sont contemporaines de la Cinquième Symphonie et partagent avec elle ce dialogue bouleversant entre la lumière et la clarté, entre le trouble et l’extase, mais aussi, au détour d’une ligne mélodique, une pointe de mélancolie. On sait combien ce cycle est indissociable de la vie sentimentale du compositeur : le tout dernier lied composé, « Liebst du um Schönheit », fut écrit au lendemain de son mariage avec Alma, la plus belle femme de Vienne selon la légende viennoise, et lui fut offert en cadeau secret. Le journal intime d’Alma raconte la scène avec émotion : occupée à déchiffrer au piano la partition de Siegfried de Wagner, elle découvrit celle que son mari venait de lui dédier, une déclaration d’amour mise en musique qui la bouleversa jusqu’aux larmes, plus d’un siècle plus tard. On reste lié.e.s à cette déclaration par-delà le temps, les genres…
C’est peu dire que Joyce DiDonato a su restituer cette charge émotionnelle avec une intelligence et une générosité rares. La facilité vocale d’abord : une projection d’une ampleur confondante, qui n’a jamais eu besoin de forcer pour remplir la grande salle de la Philharmonie, l’une des plus vastes d’Europe. Mais c’est surtout cette souplesse et ce legato sublimes qui transforment chaque phrase en une longue respiration, portée par un souffle apparemment intarissable et soutenue par une parfaite diction. On l’a entendue déployer une fausse légèreté espiègle dans « Blicke mir nicht in die Lieder », avant de glisser vers la tendresse presque murmurée de « Ich atmet’ einen linden Duft », dont le parfum floral semblait littéralement flotter au-dessus de l’orchestre. Puis vint le sommet du cycle : « Ich bin der Welt abhanden gekommen », cette confession d’un être qui s’est retiré du monde pour vivre dans son seul ciel intérieur, chantée avec une solitude douloureuse et une intériorité bouleversantes, avant que le cycle ne s’achève sur la déclaration d’amour rayonnante de « Liebst du um Schönheit ».
Tout au long de ce cycle, la communion entre la chanteuse et l’orchestre a été totale, portée par une direction de Yannick Nézet-Séguin d’une justesse d’équilibre rarement entendue : une leçon d’écoute mutuelle, et déjà, la promesse d’une grande soirée mahlérienne, une image sonore, en quelque sorte, de ce qu’est se rencontrer.
Passé l’entracte, place à la Symphonie n° 4 en sol majeur, composée en 1899 et 1900. Voilà une œuvre à part dans le corpus symphonique de Mahler : après les architectures titanesques des trois premières symphonies, la Quatrième opère un retour à des proportions plus modestes, notamment du côté des cuivres, considérablement allégés. Elle échappe volontairement à la tentation du sublime écrasant pour cultiver un profil plus naïf que traduit sa structure limpide en quatre mouvements, couronnée par une voix de soprano qui vient, dans le finale, chanter les délices d’un paradis vu avec des yeux d’enfant. Certes, l’évocation des fruits, d’un petit agneau, dans des vers presque naïfs peut prêter à sourire, mais qu’importe tant la musique est puissante. Une symphonie qui sourit, en somme ; on est loin de mourir (à Venise ou ailleurs), mais on est tout de même chez Mahler, et s’y glisse, ici aussi, ça et là, un peu de mélancolie. Comme si l’on se doutait déjà que cette légèreté ne pouvait durer.
Yannick Nézet-Séguin en a livré une lecture d’une très grande qualité, portée par un orchestre proprement splendide. Le premier mouvement, à l’atmosphère d’abord hésitante, a surpris par sa vision résolument romantique. On y a goûté une clarté et une allégresse constantes, une puissance contrôlée du côté des cuivres et des percussions, mais surtout une joie presque dionysiaque, où les transitions entre les pupitres se faisaient avec une subtilité de très grand orchestre.
On sentait, chez Nézet-Séguin, une volonté assumée de ne pas jouer cette symphonie comme une simple pastorale gentillette : sous l’apparente insouciance du premier mouvement affleuraient sans cesse de petites zones d’ombre, des ruptures de ton fugaces. C’est cette lecture à double fond, terriblement efficace parce que jamais appuyée mais toujours perceptible, qui a donné à l’ensemble sa vraie profondeur mahlérienne, loin des interprétations trop lisses que l’on entend parfois dans cette œuvre réputée être la plus « facile » du corpus.
Impossible, en évoquant cette interprétation, de ne pas s’arrêter sur le rôle absolument central tenu par le premier violon. Le deuxième mouvement, ce scherzo aux allures sataniques que Mahler avait surnommé « Freund Hein spielt auf » — l’ami Hein, autrement dit la Mort elle-même, qui joue du violon —, repose entièrement sur l’intervention du violon solo, accordé un ton plus haut que le reste de l’orchestre pour produire ce timbre grinçant et légèrement désaccordé qui donne le frisson. C’est là toute la difficulté de ce mouvement : faire entendre la mort qui danse sans jamais tomber dans la caricature, et le premier violon du Met a trouvé, avec un instinct sûr, ce point d’équilibre délicat entre inquiétude et jeu. Pari réussi, tant on entendait de légers rires dans la salle, parmi les mélomanes et les néophytes qui sentaient bien que « quelque chose » se jouait ici, d’un trouble, d’un élan entre la vie et la mort.
Il faut dire aussi combien les vents de l’orchestre se sont montrés généreux tout au long de la soirée. Dans le troisième mouvement, cet andante poignant porté par les cordes graves et ponctué par la harpe, ce sont les hautbois qui ont signé quelques-uns des plus beaux instants du concert, tissant de sublimes contrechants qui venaient dialoguer avec les pupitres de cordes dans une tendresse suppliante. Les instruments chantaient littéralement entre eux, rien que de très normal pour cet orchestre habitué à accompagner des voix.
C’est une voix, justement, et quelle voix, qui est venue couronner l’ultime mouvement de la symphonie : Joyce DiDonato a repris la parole pour le finale « Das himmlische Leben », tiré du Knaben Wunderhorn, cette vision naïve et lumineuse du paradis vu par un enfant. Il faut dire ici qu’elle était assise tout au long de l’œuvre à un pupitre éloigné du chef, comme une autre soliste, près de la harpe pour être précis. Pas de place de star, mais un élément musical comme un autre pour offrir ce moment de grâce. Ce geste simple dit l’humilité de cette immense interprète. Sa lecture, d’une pureté et d’une émotion bouleversantes, a laissé la salle sans voix de longues secondes après la dernière note, suspendue dans ce silence particulier que seuls les très grands concerts savent créer. En bis, la chanteuse a offert un « Urlicht », extrait de la Deuxième Symphonie de Mahler, mettant un point d’orgue déchirant à cette tournée européenne du Met Orchestra.
Et pourtant, pour qui a vécu cette soirée du début à la fin, c’est peut-être la toute première pièce du programme qui continue de résonner le plus longtemps après coup. Avant la Quatrième, avant même les Rückert-Lieder, le concert s’était ouvert sur une œuvre courte mais saisissante : Lumière et Pesanteur, de Kaija Saariaho, compositrice finlandaise disparue en 2023 et dont l’absence continue de se faire cruellement sentir dans le paysage musical contemporain. Cette pièce, offerte en son temps par Saariaho à Esa-Pekka Salonen après la création de sa Passion de Simone — cet hommage à la philosophe et militante Simone Weil, disparue en 1943 à seulement trente-quatre ans —, ouvrait la soirée comme une sorte de prière liminaire. On est surpris de se dire que l’on n’avait jamais pensé auparavant aux liens entre ces deux immenses artistes.
En choisissant d’ouvrir ainsi la soirée, la Philharmonie et le Met Orchestra offraient, sans le savoir peut-être aussi précisément, une clé de lecture pour tout ce qui allait suivre : cette même tension entre lumière et pesanteur allait irriguer les Rückert-Lieder, puis la Symphonie n° 4 tout entière, de son premier mouvement radieux jusqu’à cet ultime paradis enfantin chanté par Joyce DiDonato.
Une boucle parfaite, en somme, pour un concert qui restera comme l’un des grands moments de cette rentrée musicale parisienne — et une entrée en matière proprement magistrale pour le nouveau cycle Prem’s de la Philharmonie de Paris.
Visuel : © Ava du Parc / Cheeese