Le plus beau cycle de Lieder de Schubert, l’envoûtant Winterreise, a plongé le public du Théâtre des Champs-Élysées dans ce long voyage introspectif et désespéré, interprété par un duo de référence dans le répertoire, capable de créer l’atmosphère de recueillement qui conduira le wanderer à la mort. Une réussite.
Le baryton allemand Samuel Hasselhorn creuse son sillon dans le Lied depuis quelques années maintenant. Nous l’avions déjà entendu dans La Belle meunière puis dans un cycle plus varié intitulé Lumière et ombres, montrant l’étendue de son talent. Doté d’une voix chaude d’une richesse harmonique impressionnante, l’artiste possède une diction idéale, le sens du récit et de la progression dramatique, la capacité à raconter ces courtes ou plus longues histoires dont Schubert a été le maitre incontesté.
Dans le cadre d’un projet d’enregistrements pluriannuel – Schubert 200 – destiné à commémorer le deux-centième anniversaire de la mort de Schubert (1826, à l’âge de 31 ans), Samuel Hasselhorn et son pianiste Ammiel Bushakevitz ont déjà gravé au disque le cycle Die Schöne Müllerin et deux séries de Lieder, Licht und Schatten puis Hoffnung (Espoir). Ce dernier recueil, sorti il y a quelques mois, célèbre le retour du bonheur chez un Schubert apaisé qui a retrouvé son élan vital pour écrire ces belles pages.

Le Winterreise a été écrit par un compositeur de 31 ans qui pressent déjà la mort prochaine, et offre à sa postérité sans doute le plus beau et le plus émouvant des cycles de Lieder jamais imaginé. Le jeune Schubert qui séjourne à Vienne et mourra l’année suivante, compose d’ailleurs cette année-là ses plus beaux chefs d’œuvre et il n’est pas exagéré de souligner à quel point sa solitude et sa tristesse lui inspirent avec la progression de la maladie, la musique la plus profonde et la plus émouvante de toute sa trop courte carrière.
Quant à Wilhelm Müller, poète et auteur des textes du cycle qu’il publia en deux parties remaniant la deuxième, pour aboutir à cet ensemble final qui raconte le voyage halluciné et désespéré d’un Wanderer (promeneur, marcheur) sur le chemin de la mort, il est également promis à un destin funeste.

L’osmose entre l’auteur et le compositeur est totale, puisant dans les affres du romantisme allemand de cette première moitié du XIXème siècle, matière à cette mélancolie déchirante de vérité. En mode mineur dominant, le cycle s’offre de véritables mélodies et quelques ruptures en mode majeur sur quelques mesures semi-ironiques avant de reprendre son cours désespéré.
Aucun chanteur de Lied ne peut résister à l’envie d’interpréter ce cycle qui s’exécute dans un programme unique comme un long récit où le chanteur est seul avec son pianiste face à la nature hostile et peut s’abstraire de la présence du public pour passer le costume de ce chemineau et affronter la froidure de l’hiver, sa peur, sa peine, la neige, la solitude, la nature passant de la nostalgie au désespoir sur cette route sans issue autre que la mort.
Le cycle oscille ainsi entre le rêve et la réalité, la douceur du legato et la rapidité des syllabes scandées, le piano et le forte, les ralentissements, les silences, les points d’orgue, les accélérations, les crescendos et diminuendos. Aucune linéarité ne vient ternir le rythme insensé et fascinant des 24 chants qui se succèdent sans aucun temps mort.
L’on attendait la version de ces deux grands talents dans le cycle du compositeur le plus emblématique du romantisme allemand auquel tous les grands chanteurs de Lied, parfois ténors, le plus souvent barytons, se sont attaqués.
Samuel Hassselhorn propose une incarnation très expressive, façon opéra plus que Lied, qui donne à ce récit le caractère enfiévré, halluciné, tragique, sans temps mort qui accroche le public dès la première note et le laisse bouleversé à l’issue de la dernière.
On peut préférer (ce n’est pas notre cas) les incarnations plus intériorisées dont Fischer-Dieskau ou Goerne sont les meilleurs représentants, mais depuis ses débuts dans le Lied, Hasselhorn défend son choix avec un tel talent que l’on reste plutôt subjugué et profondément ému à l’issue de la soirée.

Tout l’art du chanteur et de son pianiste réside dans la maitrise de l’ensemble de ces infinies nuances du récit. La voix puissante de Hasselhorn et les subtilités du piano de Bushakevitz, forment un ensemble parfaitement adapté à l’expressivité de ce chant de mort.
Hasselhorn et Bushakevitz suggèrent une interprétation originale, comme si lors de son dernier voyage, ce Wanderer revenait finalement sur ses pas pour en finir. Ils introduisent le son rustique d’une vielle à roue qui joue juste avant le premier Lied, Gute Nacht (bonne nuit), et revient accompagner la dernière et ultime étape Der Leiermann (Le joueur de vielle), celui que personne n’écoute, et, sur les dernières paroles du Lied, la lumière s’éteint… Wunderlicher Alter/Soll ich mit dir geh’n? /Willst zu meinen Liedern /Deine Leier dreh’n? (Vieillard étrange, Dois-je t’accompagner ? Veux-tu, sur mes chansons, Faire tourner ta vielle ?). La boucle est bouclée et le spectateur sonné.
Dès le Gute Nacht (bonne nuit), la mélancolie s’empare de l’auditeur. Le chant est en ré mineur, tonalité funèbre, et si la voix commence à monter dans les aigus c’est pour mieux redescendre ensuite toujours plus bas, annonçant la chute finale. La nuit est nécessaire à l’oubli. Les magnifiques graves de Hasselhorn, parfaitement à l’aise également dans les aigus, annoncent les contrastes dont le baryton va émailler son interprétation, remuant en nous toute la palette d’émotions si magnifiquement écrites par Schubert.
Die Wetterfahne (La Girouette) en la mineur excepté le dernier vers qui passe brutalement en majeur, agité de sortes de soubresauts, évoque la bien-aimée disparue à l’esprit changeant. Hasselhorn accélère le pas et son interprétation traduit la fièvre du Wanderer.
L’on attend souvent l’artiste à la troisième étape du chemin, le splendide Gefrorene Tränen (Larmes gelées), en fa mineur, qui fait retomber l’exaltation de courte durée de l’opus précédent, quasi sous la forme d’un récitatif exprimant l’infinie peine dans la froidure de l’hiver. Et Hasselhorn se fait mélancolique, son admirable diction sert ces phrases ciselées avec un soin méthodique Gefrorne Tropfen fallen/Von meinen Wangen ab (Des larmes gelées tombent/De mes joues). Souvent en mode piano ou mezzo, le chant se termine forte comme il se doit.
Car le talent de Hasselhorn s’exprime par tous les moyens techniques que ce recueil exige, forte très bien projetés, longues phrases musicales du récit, diminuendo et crescendo, legato. Il passe de temps en temps par la voix mixte qu’il manie avec délicatesse sans la moindre ostentation, notamment dans le très rapide Erstarrung (Engourdissement), en la mineur qui suit une sorte de marche monotone, hypnotique où le Wanderer cherche ses propres pas dans la neige.
Malgré l’excellence de l’interprétation, on regrette un peu que le célèbre Der Lindenbaum (Le Tilleul) en mode majeur ne soit pas davantage rêveur et introverti mais Hasselhorn fait le choix d’une sorte de poésie récitée avec fièvre qui a son efficacité en contraste avec les strophes précédentes. Car ce Lied, le seul qui soit de facture très classique, commence tout doucement avant de devenir agité, obligeant le chanteur à forcer la voix en descendant vers les graves puis de revenir à la douceur de la chanson romantique, où le tilleul évoque la beauté de la nature apaisante.
On revient en mode mineur avec Wasserflut (Inondation) où la simplicité du Lied tragique n’exclue pas la difficulté des écarts de notes et des passages successifs crescendo/diminuendo que Hasselhorn maitrise très bien accompagné par le piano qui observe les mêmes fortes nuances avec un motif dont le rythme est identique tout au long du chant.
On reste dans l’eau mais cette fois gelée avec Auf dem Flusse (Sur la rivière) qui évoque la tristesse du ruisseau qui ne peut plus courir joyeusement. Hasselhorn prend le Lied sautillant en mode mezzo forte rêveur comme une sorte de valse triste où le piano augmente la complexité de ses accords au fur et à mesure que le chanteur atteint le fameux et poignant Mein Herz, in diesem Bache (mon cœur, dans ce courant) en fortissimo.
Dans Rückblick (Regard en arrière), le temps s’accélère. Et cette urgence, dans une parfaite entente, nos deux artistes la traduisent par leur style enfiévré tandis que les consonnes roulent et se bousculent, le piano accélère, sans qu’on perde jamais une syllabe de ces textes superbes.
Puis l’on marque une sorte de pause avec les deux suivants et Irrlicht (Feu follet) et Rast (Halte), respectivement en si et ut mineur, notés « langsam » (lentement). Le premier dévoile le but du voyage, le tombeau, le second remue l’idée de la mort sous la forme du repos. Hasselhorn se fait poignant dans ces longues phrases où la beauté de son timbre trouve un terrain parfait pour se déployer entre noirceur et accents désespérés.
Et l’on savoure ensuite son interprétation très contrastée du Frühlingstraum (Rêve de printemps) puis du lent Einsamkeit (Solitude) toujours en mode mineur qui amènent doucement l’auditeur vers l’issue fatale.
Mais le poète aura encore quelques intérêts pour ce qu’il croise dans son cheminement, avec Die Post (La Poste) où il revient brièvement en mode majeur et sur le thème obsessionnel qui revient sans cesse Mein Herz (mon cœur) chanté sur tous les tons en quelque sorte, avant de retomber en mode mineur dans la pire des torpeurs annonciatrices de la mort avec les émouvants Der greise Kopf (La Tête blanchie), Die Krähe (La Corneille).
Son Letzte Hoffnung (Dernier Espoir), qui à nouveau en mode majeur, exprime la tristesse de l’inévitable destin Ach, und fällt das Blatt zu Boden/Fällt mit ihm die Hoffnung ab/Fall’ ich selber mit zu Boden/Wein’ auf meiner Hoffnung Grab. (Hélas ! si la feuille tombe au sol/L’espoir tombe avec elle/Je m’effondre alors moi aussi/Et je pleure sur la tombe de mon espoir) est l’une des plus belles interprétations de Hasselhorn tant les richesses de sa voix et son extrême sensibilité font merveille dans la traduction de ce chant déchirant.
Et là encore la prosodie allemande du chanteur, sa connaissance du Lied, lui permettent de tirer parti des jeux de syllabes à consonnances gutturales et d’en jouer à merveille tandis que subtilement le piano soutient le chanteur et dialogue avec lui.
Quand il traverse le village avec Im Dorfe (Au village), le poète promeneur semble allonger le pas dans un mode majeur plus léger comme pour prendre le temps de savourer encore un morceau de vie tandis que Es bellen die Hunde, es rasseln die Ketten/Es schlafen die Menschen in ihren Betten (Les chiens aboient, leurs chaînes cliquettent / Les gens dorment dans leur couche). Hasselhorn se joue des écarts de note qu’il domine avec aisance accompagné par le sautillement du piano avant d’accélérer le pas en quelque sorte avec Der stürmische Morgen (Le Matin d’orage) où la colère le prend avec une sorte de frénésie très brève suivie par le poème halluciné suivant Täuschung (Illusion) plus dansant et zigzaguant dans un délire d’hallucinations. Et la grande silhouette du baryton semble elle aussi divaguer proche du trébuchement.
Car il sait accompagner de son grand corps (fort élégant) le balancement discret auquel conduit inévitablement le rythme régulier interrompu par des à-coups et des notes à contre-courant de cet formidable cycle dont on ne cesse de découvrir les beautés.
A nouveau en mode majeur Der Wegweiser (Le Poteau indicateur) est énoncé dans un style dépouillé comme fataliste, avec cette lancinante interrogation que le baryton s’adresse à lui-même dans un passage particulièrement introverti : Was vermeid’ ich denn die Wege/Wo die ander’n Wand’rer geh’n (Pourquoi éviter les sentiers/Qu’empruntent les autres voyageurs ?).
Il faudra encore trois stations sur le chemin avant le chant final : lent et presque désincarné pour le Das Wirtshaus (L’Auberge) qui le mène dans un cimetière, le sursaut sans y croire de Mut ! (Courage) plus vif, mais au débit volontairement bousculé sans qu’aucune syllabe ne passe pour autant à l’as, l’aggravation des hallucinations avec Die Nebensonnen (Les reflets du soleil dans les nuages) et son célèbre Drei Sonnen sah ich am Himmel steh’n/Hab’ lang und fest sie angeseh’n. (J’ai vu trois soleils dans le ciel/Immobile, je les ai longuement contemplés) où Hasselhorn se fige comme en proie aux débuts de l’agonie.
Les deux artistes ménagent une micro-pause dans ce véritable marathon, avant le final, Bushakevitz reprend sa vielle à roue et accompagne la dernière étape du Wanderer celle, illustrant le Drüben hinterm Dorfe/Steht ein Leiermann (Là-bas, derrière le village/Se tient un joueur de vielle).
Et c’est sur un Willst zu meinen Liedern /Deine Leier dreh’n? (veux-tu sur mes chants faire tourner ta vielle ?) murmuré dans un souffle que s’achève le cycle et que le plateau s’éteint avant la salve chaleureuse des ovations.
Nous avons eu des soirées mémorables avec ce cycle, au Théâtre des Champs-Élysées, parmi lesquelles on citera celle de Jonas Kaufmann (version ténor en 2014) et celle de Peter Mattei (version baryton en 2023). Samuel Hasselhorn et Ammiel Bushakevitz rejoignent ces grands artistes dans notre panthéon.
En attendant la sortie d’un enregistrement, rappelons la riche discographie de Samuel Hasselhorn qui, outre les titres déjà cités du projet « Schubert 200 » a montré dans le superbe Urlicht qu’il avait bien d’autres cordes à son arc notamment dans l’opéra où il incarne déjà sur scène toute sorte de rôles, parmi lesquels on citera Wolfram de Tannhäuser (Wagner) qu’il incarnera prochainement à l’Opéra de Nuremberg mais aussi une création Anno Schreier, Cosa Nostra, où il sera le juge anti-mafia Giovanni Falcone.
Un artiste à suivre de près !
Quant à Ammiel Bushakevitz, outre son évident talent de pianiste de Lied ce qui représente bien davantage qu’un simple accompagnement du chanteur, il joue également en solo et sort prochainement un CD qui regroupe les Early Sonatas de Schubert !
Visuels saluts : ©Hélène Adam