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Ólafur Arnalds à la Salle Pleyel : Voyage dans le temps avec le mage islandais

par Yves Braka
15.10.2026
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Les 9 et 10 octobre, Ólafur Arnalds a mis la barre très haut. Avec « Falling Apart Together », il a entraîné une salle comble dans une expérience artistique qui tient autant du concert que du théâtre. Entre ombres mouvantes, confidences et souvenirs, il semble suspendre le temps et nous rapprocher de l’essentiel.

« Se défaire ensemble »

 

Le titre, « Falling Apart Together », reste mystérieux. Sa traduction la plus littérale, « Se défaire ensemble », n’éclaire guère le paysage, pas plus que le texte du site de la Salle Pleyel :

 

« Falling Apart Together explore ce qui devient possible lorsque nous nous permettons de nous dévoiler juste assez pour nous ouvrir collectivement. »

 

Le public venu en nombre sur les deux dates était donc animé par la curiosité. Mais ce à quoi nous avons participé a largement dépassé ce que nous imaginions et, peut-être, ce qu’Ólafur lui-même avait prévu.

 

La scène comme un dispositif d’enchantement

 

Ólafur pénètre lentement sur une scène occupée par un immense paravent drapé de voiles blancs amovibles. Il met en mouvement une lampe comme un pendule, puis s’installe au piano, placé en avancée, après avoir enlevé sa veste. Il commence par « Saman », qui signifie « ensemble » en islandais. Il est seul sur scène et pourtant, nous sommes ensemble. Sans transition, alors que le public hésite à applaudir, il enchaîne avec « Happiness Does Not Wait » ; derrière le paravent éclairé, des ombres apparaissent et semblent commencer à jouer avec lui.

 

À mesure que les musiciens en modifient lentement les faces et la disposition, il devient un espace vivant : les corps apparaissent, disparaissent et se dédoublent en ombres. Ces déplacements semblent suspendre le temps ordinaire et imposer au spectateur un autre rythme de perception. Les silhouettes peuvent évoquer la mémoire, cette image qui subsiste alors même que l’instant a disparu.

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À cette scénographie répond la voix proche et apaisante d’Ólafur Arnalds. Il communique beaucoup entre les morceaux, mais, loin de casser le rythme, sa voix chaude, presque chuchotée, tisse un lien personnel. Il raconte avoir imaginé et conçu le projet seul dans sa chambre, jusque dans ses moindres détails, « même votre présence ». L’isolement se projette ainsi dans l’ensemble. Il évoque aussi des souvenirs intimes : la solitude de l’enfance, la proximité avec sa grand-mère et l’émotion liée à son fils. Peu à peu, le spectacle visuel devient aussi une invitation à entrer dans sa mémoire.

 

Au-delà du théâtre musical

 

« Falling Apart Together » évoque certaines recherches du théâtre musical contemporain. On pense notamment à « Black on White », créé en 1996 par Heiner Goebbels et l’Ensemble Modern, où les musiciens deviennent les acteurs d’un dispositif mêlant musique, textes, lumière et ombres.

 

Sans qu’une filiation directe soit établie, ce rapprochement situe le spectacle au croisement du concert et de l’expérience théâtrale. Mais Arnalds ajoute ici une dimension personnelle : il ne dit pas simplement que nous nous désagrégeons ensemble. Il laisse ouverte la possibilité que nous soyons ensemble précisément au moment où nous prenons conscience que rien ne peut rester intact.

 

L’énergie après le recueillement

 

Après « Spiral » et « Woven Song », qui font entendre différentes facettes de son langage, entre motifs répétitifs et écriture mélodique, les premières notes de « Blurred », morceau de Kiasmos, amorcent un basculement. Le public se lève, crie et danse. Jusque-là, la salle avait écouté dans un silence presque cérémoniel. Les basses donnent alors une nouvelle impulsion au concert : en quelques instants, le recueillement cède la place à une énergie collective, presque physique. Le tout se termine par une ovation cataclysmique.

Une séquence dramaturgique qui révèle la force du spectacle

 

Au plus fort de la montée émotionnelle d’« Hafursey », tout s’arrête. Plus de son, plus de lumière. Le public comprend immédiatement qu’il s’agit d’une panne et commence à applaudir, comme pour soutenir l’artiste dans cette interruption imprévue. Les applaudissements se poursuivent jusqu’au retour d’Ólafur Arnalds sur scène.

 

Il apparaît alors avec une lanterne. Dans cette lumière fragile, il nous raconte, de sa voix calme, un incident similaire survenu en Irlande lors de la veillée funèbre de Talos. Le spectacle, imaginé dans ses moindres détails, a échappé à son créateur. Pourtant, rien ne semble rompu : la parole a pris le relais de la musique, et l’attention du public demeure entière.

 

Le son revient. Ólafur rejoint son piano, puis, progressivement, les autres musiciens le rejoignent à leur tour, chacun portant une lanterne. Ensemble, ils interprètent « Still / Sound ». La lumière électrique n’a pas encore retrouvé toute sa place que les musiciens ont déjà recréé leur propre espace lumineux. Le concert reprend autrement : non pas en effaçant l’incident, mais en l’intégrant à son histoire.


En début de soirée, Ólafur nous avait confié avoir imaginé le spectacle jusque dans ses moindres détails, jusqu’à notre présence. La panne rappelle alors les limites de cette maîtrise : ce qui donne finalement sa force à la soirée, c’est aussi ce que personne n’avait pu prévoir.

 

Le titre de la tournée trouve ici une résonance presque littérale : tout s’est arrêté, mais personne n’a été laissé seul face à cette rupture.

 

« Quel moment de votre vie est parti trop vite ? »

 

Après un petit film où des anonymes racontent un moment de leur vie qui leur a échappé trop vite, Arnalds se prête au jeu et évoque sa grand-mère et les sandwichs qu’ils mangeaient ensemble.

L’émotion se poursuit avec une pensée pour Talos. Une chorale de vingt personnes entre sur scène et entoure Ólafur au piano pour entonner « A Dawning ». Ces voix ne cherchent pas à remplacer l’interprétation de Talos, parti trop tôt, mais donnent à la chanson une autre résonance, sans lui faire perdre son émotion.

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Il conclut la soirée seul sur scène, avec « We Contain Multitudes », référence au poète Walt Whitman.

 

« Ce morceau nous rappelle que notre esprit n’est pas immuable et que notre identité évolue constamment. »

 

Ólafur Arnalds, note de l’album « some kind of peace » (traduction).


Puis il se lève lentement sous les acclamations du public, remet sa veste et quitte la salle au milieu des « Thank You ».

 

Le mage face au temps qui passe

 

Au terme de cette traversée, « Falling Apart Together » apparaît moins comme un spectacle à propos du temps que comme une expérience de ce qu’il fait à nos vies. Les souvenirs s’éloignent, les êtres changent, les instants nous échappent. Pourtant, quelque chose demeure : les liens que nous avons tissés, les émotions partagées et les traces laissées par les autres en nous.

 

Cette attention portée au collectif dépasse la scène. Avec OPIA Community, qu’il a fondé, Ólafur Arnalds développe un espace consacré aux rencontres, aux collaborations et à l’expérimentation artistique. Cette démarche fait écho à ce que le concert donne à ressentir : la création n’est pas seulement une œuvre que l’on façonne seul, mais aussi un espace que l’on construit avec les autres.

 

Le mage islandais n’aura donc pas aboli le temps. Il nous aura plutôt offert, le temps d’une soirée, une manière singulière de l’habiter ensemble.

Photos :

  • La photo d’Olafur Arnalds avec la chorale : Maximilian König
  • Les autres photos : YB

Remerciements : Hildur Maral, Elodie Ferrando, Lilian Rispal

Les albums (puisqu’il faut choisir) :

  • Falling Apart Together (2026) : une distribution très restrainte
  • A Dawning (2025) avec Talos : une perle
  • Some Kind of Peace (2020) : Un Sommet
  • Island Songs (2016) : pour «Particles»
  • Kiasmos II (2024) : mais auss le I et tous les autres
  • Sages (2025) : superbe projet avec Loreen