Ce jeudi 3 septembre, à la Cité de la musique, la trompette et l’électro douce étaient à l’honneur avec « Dear Miles, A Love Letter », l’hommage de la DJ, multi-instrumentiste et chanteuse anglaise Emma-Jean Thackray à Miles Davis. Et en première partie, un concert flottant et percutant du groupe Nova Fellowship nous a emmené·es surfer dans une vague d’électro. Une soirée d’hommages à Steve Reid et Miles Davis, qui opérait avec douceur et rythme sur les âmes.
Mené par le batteur Zach Morrow, le groupe franco-marocain Nova Fellowship regroupe cinq musiciens exceptionnels : autour de lui, Tony Tixier et Rob Clearfield aux claviers, Hermon Mehari à la trompette et Francesco Geminiani au saxophone et à la flûte. Inspirés par la figure new-yorkaise emblématique de Steve Reid (1944-2010), batteur qui a travaillé aussi bien avec Miles Davis qu’avec Marvin Gaye, les Nova Fellowship viennent de sortir leur album Continuum. Sur un beat toujours entraînant, les moments électro-acousmatiques et les solos arrêtent le temps, tandis que la trompette et le saxophone viennent donner du groove à cette musique à la fois précise et planante. Dans la salle, le public est très concentré et déjà complètement fan ; les nouveaux et nouvelles venu·es se laissent porter comme par des vagues que relève un éclairage doux et sophistiqué, aux tonalités vertes et bleues. Après l’intensité et la complexité de leur titre final « Plastic People », on n’a pas envie de les quitter, ils n’ont pas envie de partir, et un bis s’improvise malgré le timing serré de la soirée.
Le temps de profiter d’une pause estivale dans la cour de la Cité de la musique, et le plateau est transformé pour la « naughty girl » britannique Emma-Jean Thackray et ses musiciens. Tout commence, là aussi, par un beat entraînant et carrément électro. Il faut donc se poser. Une fois ses deux tasses de thé posées près d’elle, sa boîte à musique, sa trompette et ses maracas à portée de main, la star à frange et fringe fait tout : elle raconte le choc de la rencontre avec la musique de Miles qu’elle a cru découvrir parce que personne ne le connaissait dans sa famille, elle dirige son orchestre, elle joue de la trompette, elle chante, elle commente… Eh oui, tout ça et en plus avec douceur et charisme. Même quand elle nous tourne le dos pour diriger son bassiste, Emma-Jean Thackray exerce sur son public une autorité naturelle. Elle nous parle des visites chez son disquaire où elle a eu la chance de s’offrir les disques les moins chers et les plus éclectiques en se faisant sa culture musicale toute seule, elle nous parle de ses téléchargements illégaux qu’elle n’assume plus complètement, elle commence par le Concierto de Aranjuez, pièce maîtresse de Sketches of Spain (1960), le premier disque de Miles Davis qu’elle a acheté parce qu’elle le jouait dans un brass band. Et puis elle sait faire durer les morceaux, longtemps, de la soie et de la lumière. Et même quand elle les hache un peu comme le mythique « Maiysha » de Miles Davis, dans la version d’Erykah Badu, elle sait leur donner un maximum de groove.
Tout en nous menant, mine de rien, vers la partie qui, pour elle, est l’acmé de « son Miles », celui qui devient électrique dans les années 1970. Dans une lumière rouge puissante, le concert opère une mue et finit de nous emporter dans les coulisses de l’univers si « weird » et si spécifique d’Emma-Jean Thackray, à qui Miles Davis a permis de comprendre qu’elle serait ce qu’elle jouerait, et qu’elle avait le droit de quitter les cases prédéfinies. La lettre d’amour annoncée se révèle alors introspective : en parlant de Miles, c’est d’elle qu’elle nous parle. Un pic d’émotion grave, autant que doux, qui vient clore une soirée groovy en diable.